Mercredi 19 février 2020

Daech

La difficile évaluation du trafic d’œuvres d’art

Les chiffres qui circulent semblent fantaisistes en regard de la valeur des objets

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 2 février 2016 - 495 mots

Un article paru dans L’Express en août dernier indiquait que « selon la CIA, la contrebande d’antiquités aurait déjà rapporté à l’organisation islamique entre 6 et 8 milliards de dollars », quand Le Figaro du 11 novembre parle, lui, de « 3 milliards de dollars ».

Mais d’où viennent ces chiffres ? Si l’on s’accorde à dire qu’ils sont certainement fantaisistes, qu’en est-il réellement ? Une enquête menée par le CAT (Centre d’analyse du terrorisme) révèle que les terroristes prennent un pourcentage, non pas sur les fouilles, mais sur le droit de fouiller et annonce 360 millions dollars par an uniquement pour les extorsions (nourriture, télécommunications, taxes de routes… et taxes sur les objets pillés). Nous sommes loin des sommes reprises dans les médias, surtout si on rapporte ces chiffres au commerce légal. Un rapport de l’IADAA (International Association of Dealers in Ancient Art, qui regroupe les plus grands marchands au monde d’antiquités), daté de septembre 2014, a additionné tous les résultats de ventes de Christie’s, Sotheby’s, Bonhams, les chiffres d’affaires de tous les marchands affiliés à l’IADAA et une estimation de ceux des non-membres, en ajoutant 20 % et en est venu à la conclusion suivante : le commerce légitime d’antiquités mondial atteint à peine 200 millions d’euros par an.

Des objets de faible valeur
« On veut nous apporter la preuve irréfutable que l’État islamique (EI) engrange des milliards de dollars en vendant des antiquités. Puis on nous montre des images de pièces de monnaie et des figurines en terre cuite qui peuvent être acquis sur le marché légal pour quelques centaines de dollars. Je pense que les collectionneurs vont d’abord acheter les milliers de pièces disponibles légalement à des prix modestes provenant de galeries de renom qui se fournissent dans d’anciennes collections avant de se tourner vers l’achat de biens illicites, de mauvaise qualité et pour des prix exorbitants. Le marché n’est pas aussi vorace », commente Randall Hixenbaugh, marchand à New York suite à une conférence organisée au Metropolitan à l’automne dernier. « Des reportages sur le financement de Daech illustrent les pillages de l’organisation avec des lampes à huile qui seraient revendues sur eBay. Ce n’est pas sérieux ! En ventes publiques, ces pièces ne font que quelques centaines d’euros », rapporte Corinne Kevorkian. Alors, comment des objets de petites valeurs sur le marché officiel (lire p. 26) peuvent-ils faire des millions sur le marché noir ?

Plusieurs enquêtes évoquent la Turquie comme plaque tournante du trafic. La journaliste Isabel Hunter écrit dans The Independent (26 avril 2015) qu’elle est venue enquêter à Gaziantep, non loin de la frontière syrienne, côté turc. Des hommes lui ont montré des objets dont une tête (qui illustre son article) et « qui s’avère être fausse », indique un connaisseur du marché, tandis qu’un autre raconte que « plusieurs mois après, ces hommes l’auraient recontactée pour lui proposer à nouveau ces objets. Comment peut-on financer une guerre avec un business qui ne marche pas ? »

Légende photo

Un combattant de l'Etat islamique brandissant le drapeau de l'organisation terroriste à Mossoul, en Irak. © Photo : Stringer/Files.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°450 du 5 février 2016, avec le titre suivant : La difficile évaluation du trafic d’œuvres d’art

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