Dimanche 23 février 2020

Archéologie

Cheikhmous Ali - Archéologue et président de l’AsPA

L’archéologue Cheikhmous Ali développe un réseau documentant les destructions du patrimoine en Syrie

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 6 janvier 2016 - 1731 mots

L’archéologue syrien développe un réseau documentant les destructions du patrimoine de son pays natal. Après cinq années de guerre civile, sa voix commence enfin à être entendue.

Il lui manque les bottes, le chapeau, le fouet, mais pas seulement… il faut bien avouer que la nature ne l’a pas tout à fait doté de la carrure qu’on prêterait à un Indiana Jones. Plutôt petit, assez fluet, le regard myope, la calvitie précoce, Cheikhmous Ali semble toujours adopter un air effacé et un doux sourire. Mais quand il s’est exprimé le 17 novembre dernier à un colloque à Drouot sur le trafic des « antiquités du sang », quatre jours après les attentats de Paris, il a su porter le combat pour la sauvegarde du patrimoine syrien avec une conviction qui a impressionné l’assistance. Yannick Lintz, qui dirige le département d’art islamique au Louvre, en souligne le caractère « concret », qui n’a épargné aucune des parties en conflit, y compris dans son Kurdistan natal : « J’ai beaucoup d’estime pour lui, qui s’est mobilisé dès le début, pour ce courage et pour cette honnêteté qu’il montre dans une situation assez complexe ; ce qui ne lui a pas rendu la vie simple, y compris dans le milieu archéologique. »

En dépit des dangers et des énormes difficultés sur le terrain, cet attaché de recherche à l’université de Strasbourg de 37 ans anime un réseau de scientifiques, journalistes et citoyens documentant les destructions du patrimoine. Il s’est formé à l’initiative d’archéologues de Paris, Strasbourg et Bruxelles dès septembre 2011, peu après les premiers massacres commis par le régime d’al-Assad. Ils ont fondé une association pour la protection de l’archéologie syrienne (APSA), dont la plupart des membres sont toujours dans le pays. Cheikhmous Ali ou les autres participants en Europe sont tous bénévoles, considérant que les maigres financements qu’ils tirent de subventions « doivent être exclusivement consacrés à fournir des moyens aux correspondants sur place ». On imagine bien les risques qu’ils prennent par exemple en photographiant des canons ou des blindés positionnés sur des sites culturels. « Nous manquons cependant de données sur les zones contrôlées par Daesh, car nous avons demandé dans ces régions de cesser ce travail ou même de communiquer ; le risque est trop grand d’être décapité. » Cheikhmous Ali se souvient avec émotion de l’ancien directeur des Antiquités de Palmyre, Khaled al-Assaad. Issu d’une grande famille bédouine, cet archéologue de 83 ans a été exécuté en août après avoir refusé de quitter une cité à laquelle il a consacré toute sa vie, avant que sa dépouille ne soit exhibée en place publique. « C’était un homme totalement dévoué, chaleureux et généreux, toujours prêt à accueillir les chercheurs. Il avait auparavant évacué l’essentiel des collections du musée vers Damas. Avant de mourir, il a été torturé par les islamistes qui voulaient lui faire avouer où il aurait caché un trésor sur place – une rumeur absurde. »

Gardien du patrimoine, un sacerdoce
L’APSA développe des actions de formation de ces « surveillants du patrimoine » pour les aider à adopter des techniques et des normes fiables. Cheikhmous Ali organise ainsi régulièrement des ateliers en Turquie. L’association vérifie également les données, avant de les diffuser sur les réseaux sociaux. « Le cas échéant, nous faisons appel à des spécialistes pour bien identifier les œuvres, mais aussi débusquer les faux. » Comme à l’accoutumée, toute une production de contrefaçon s’est en effet greffée sur la contrebande. Publiés en arabe, anglais et français, ses rapports détaillés forment une cruelle litanie de chercheurs tués, de mosquées détruites, de monuments historiques ravagés et de musées bombardés. Quand on demande à l’intéressé si ce sinistre recensement n’équivaut pas à une démonstration d’impuissance, il n’hésite guère : « C’est un devoir. Cette documentation, nous la réunissons pour témoigner… mais quand les hostilités cesseront, elle servira à arrêter les criminels de guerre et à la reconstruction du pays. »

Michel Al-Maqdissi, qui fut de 2000 à 2012 vice-directeur du patrimoine antique, chargé des fouilles, partage ce raisonnement : « Nous devons penser dès maintenant à l’après-conflit, pour éviter qu’il ne signifie une nouvelle catastrophe pour le patrimoine. » Il en sait quelque chose lui qui, ayant enseigné à l’université Saint Joseph du Liban, a assisté au désastre de la reconstruction de Beyrouth : « Devoir est le mot, nous avons besoin de ces initiatives citoyennes, d’autant que la communauté internationale et l’Unesco sont très loin d’être à la hauteur devant cette catastrophe humanitaire. Il y a des grandes proclamations politiques, mais encore beaucoup d’effet d’annonce. » Ce spécialiste du Levant aux IIIe et IIe millénaires avant notre ère accepte de fournir un avis scientifique sur des œuvres, dont Cheikhmous Ali lui fournit des reproductions, deux ou trois fois par semaine. « J’ai une très grande confiance envers ce jeune homme que j’avais employé pour diriger des fouilles quand il est sorti de l’université de Damas. C’est un garçon très calme, qui a une pensée sérieuse et qui va jusqu’au bout. Il consacre l’essentiel de son temps à ce travail, alors qu’il vit difficilement de petits emplois, comme la plupart des archéologues syriens de par le monde. Heureusement, la France a beaucoup fait en nous accueillant. » Conservatrice du patrimoine, ayant dirigé plusieurs missions de fouilles en Syrie, Sophie Cluzan a aussi accepté de lui prêter main-forte. Elle souligne « l’abnégation d’une personnalité rayonnante, qui récuse toute manipulation d’un côté ou de l’autre. Longtemps, on a refusé d’écouter son discours, il est resté pratiquement seul et je suis choquée de voir que, aujourd’hui encore, il peut être tenu à l’écart des grandes missions nationales d’aide à la Syrie ».

« Ce n’est pas que Daech qui pille »
Cheikmous Ali se distingue par son refus de tout esprit partisan. Au colloque de Drouot, d’une voix posée, il a ouvert son intervention par ces mots : « Ce n’est pas que Daech qui pille et détruit. (…) Des six sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, expose-t-il, tous affectés à un degré ou un autre, seule Palmyre est sous la coupe de l’État islamique, et encore depuis peu. Il faut le dire : la ville antique avait déjà été pillée auparavant, quand elle était occupée par l’armée régulière. » Il insiste pour prendre en compte l’ensemble des effets de la guerre, citant aussi bien la destruction du centre historique d’Alep ou le bombardement par un avion syrien de la principale collection en Orient de céramiques, celle du caravansérail de Khan Mourad Pacha, dans la province d’Ebril. Un propos que certains archéologues français, plutôt favorables au régime al-Assad, n’acceptent pas, du moins en public. Quand il évoque un bombardement américain sur un site de la région d’Alep ou russe sur un village byzantin, cela ne plaît pas non plus à tout le monde.

Pourtant, aujourd’hui, sa voix commence à porter. Une semaine après le colloque de Drouot, il a été invité à s’exprimer au Parlement européen. Cette prise de conscience tardive est stimulée par les atrocités de l’État islamique (EI). L’ampleur du trafic archéologique sous son égide est sujette à discussion, mais il ne fait plus de doute. « Tout le monde pille à un degré ou un autre, déplore Cheikhmous Ali, mais l’EI se distingue en plaçant ce revenu sous contrôle étatique, si bien qu’il laisse des traces écrites. » Les antiquités, avec le pétrole et les armes, font partie des trois domaines stratégiques sur lesquels il s’est arrogé un monopole. Lors d’une table ronde organisée en octobre au Metropolitan Museum de New York, le Département d’État a dévoilé des ordonnances et fiches comptables attestant d’une taxe prélevée sur les fouilles, de 20 % de la valeur attribuée aux découvertes. Les États-Unis ont lancé cette initiative de sensibilisation des musées et du marché de l’art dans le cadre d’une campagne visant à réduire les financements du terrorisme. « Personne n’est en mesure de chiffrer l’importance du pillage, reconnaît Andrew Keller, chargé de ce dossier à Washington, mais ces documents ainsi que les œuvres saisies démontrent son existence. Contrôler les milliers de sites en Syrie est aujourd’hui hors de notre portée, le seul moyen d’assécher ce trafic, c’est de stopper la demande. »

Cheikhmous Ali en a retracé les routes qui passent par le Liban, mais surtout la Turquie, sous la coupe de gangs d’Europe de l’est. Les figurines et monnaies, qui en forment le plus gros, sont écoulées par le biais d’Internet. Des grandes sculptures rejoignent les collections dans le Golfe arabe. D’autres pièces majeures peuvent attendre des années voire des décennies avant d’être vendues sur le marché, comme ce fut le cas en Irak, en Afghanistan ou au Cambodge.
Natif d’Hasseké, chef-lieu éponyme de la province du nord-est de la Syrie, Ali n’a pu voir sa famille depuis six ans maintenant. Située à 80 km de la frontière turque, la ville a été regagnée par les forces kurdes et l’armée syrienne après une série de batailles sanglantes. L’État islamique, qui aurait décapité une centaine de ses propres combattants pour avoir reculé devant l’ennemi, campe toujours à une dizaine de kilomètres au sud. Les deux tiers des 180 000 habitants ont pris le chemin de l’exode. Lui-même a perdu des amis et des parents. Parti en 1996 à la faculté de Damas, il s’est occupé de plusieurs fouilles portant sur des périodes allant de l’âge de bronze aux civilisations byzantines et islamiques, avant de poursuivre ses études à Strasbourg, où il s’est marié à une Franc-Comtoise. Il s’est spécialisé dans les représentations de l’architecture, sa thèse de doctorat portant sur les monuments et fortifications figurant sur les sceaux-cylindres. Il a aussi monté des expositions sur les maisons traditionnelles en roseaux des marais du sud de l’Irak ou bien encore sur la place de l’iconographie dans l’art de la reconstruction… lueur d’espoir s’il en est.

Cheikhmous Ali en dates

1978 : Naissance à Hasseké (Kurdistan syrien)
2000 : Intègre le service des fouilles, directeur de la mission de Sura (période byzantine)
2001 : DES en archéologie classique, université de Damas
2011 : Naissance du noyau de l’association de protection du patrimoine syrien
2012 : Doctorat en archéologie du Proche-Orient, université de Strasbourg. Rapport sur l’état des musées en Syrie
2014 : Rapport sur les sites du patrimoine mondial syriens en péril. Premier atelier de formation en Turquie
2015 : Rapport sur Palmyre. Invitation au Parlement européen

Légende photo

Cheikhmous Ali © Photo : DR

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°448 du 8 janvier 2016, avec le titre suivant : Cheikhmous Ali - Archéologue et président de l’AsPA

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