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ART MODERNE

Jean Dubuffet chez lui, à la galerie Bucher Jaeger

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 12 octobre 2022 - 949 mots

PARIS

La galerie Jeanne Bucher Jaeger expose plus d’une centaine d’œuvres de Jean Dubuffet rendant hommage à Jean-François Jaeger qui a promu l’artiste pendant plus de quarante ans.

Paris. En hommage au galeriste Jean-François Jaeger (1923-2021), ses enfants, Véronique et Emmanuel Jaeger – qui ont repris la galerie bientôt centenaire – organisent dans leur espace du Marais une importante exposition consacrée à Jean Dubuffet (1901-1985), longtemps représenté par la galerie. L’occasion de revenir sur l’histoire de cette enseigne mythique, qui s’écrit sur trois générations, et son aventure avec l’artiste autodidacte venu tardivement à la peinture.

De la librairie à la galerie

Tout commence en 1922, lorsque Jeanne Bucher – grand-tante de Jean-François Jaeger – ouvre une librairie de livres étrangers. « Beaucoup d’artistes y venaient et certains ont commencé à y laisser des œuvres. Le commerce a commencé comme ça », raconte Emmanuel Jaeger. En 1925, elle décide d’ouvrir une galerie d’art, au 3, rue du Cherche-Midi (avant d’emménager au 5 de la même rue, puis au 9 ter, boulevard du Montparnasse). Très engagée, elle s’attache à découvrir et à promouvoir des artistes, comme Maria Helena Vieira da Silva, Nicolas de Staël, Vassily Kandinski… À son décès en 1946, c’est Jean-François Jaeger, son petit-neveu de 23 ans, qui reprend la galerie. Peu à peu, la galerie prend de l’ampleur et s’installe en 1960 au 53, rue de Seine.

Jean Dubuffet, privé de galerie depuis que Daniel Cordier a cessé son activité, est convaincu par Jean Planque – chargé par le marchand bâlois Ernst Beyeler de lui trouver des artistes – de se faire représenter par Jean-François Jaeger. La rencontre des deux hommes en 1964 va sceller leur histoire. « Il va y avoir entre eux une symbiose d’esprit entre tout ce que Dubuffet veut créer et la volonté de Jean-François », relate Emmanuel Jaeger. Alors que « l’Hourloupe », le cycle emblématique de l’artiste, avait fait scandale lors de son exposition au Palazzo Grassi à l’été 1964, Jean-François Jaeger n’hésite pas à organiser en décembre de la même année, une première exposition personnelle sur ce thème qu’il va promouvoir inlassablement au cours de nombreuses expositions. C’est aussi lui, au début des années 1970, qui incite Dubuffet, passé peu à peu à la sculpture monumentale, à se faire représenter aux États-Unis – le marché européen ne pouvant plus suivre. « Notre père l’accompagne dans cette évolution et le présente à Arne Glimcher, fondateur de la galerie Pace à New York, qui demande l’exclusivité mondiale », raconte Véronique Jaeger. L’artiste n’est alors plus représenté par la galerie de 1972 à 1980.

L’exposition présente les œuvres de façon chronologique, cycle après cycle, depuis l’arrivée de Dubuffet à la galerie en 1964. Seul écart temporel, trois œuvres des années 1950 (évaluées entre 1,6 et plus de 3 M€) – quand le peintre expérimente la matière – dont Homme menhir et Terre orange aux trois hommes. En tout, sont présentées quinze peintures (allant jusqu’à plusieurs millions d’euros), deux sculptures et une centaine de dessins (de 25 000 à 140 000 €), rarement exposés et dans un état exceptionnel. « Nous avons voulu montrer que l’œuvre sur papier, chez Dubuffet, n’est pas une esquisse pour un tableau, mais le moyen pour lui d’explorer toute sa créativité », explique Véronique Jaeger. Organisé, très exigeant, se renouvelant constamment,« son message essentiel est de “désapprendre”, de refuser l’information et de juste expérimenter », résume Emmanuel Jaeger.

Les cycles de l’artiste

La présentation s’ouvre sur le cycle de « l’Hourloupe » commencé en 1962 avec des dessins réalisés au stylo 4 couleurs rapidement exécutés lorsqu’il est au téléphone. Il s’agit de son cycle le plus long (douze ans) – sa carrière se découpant en plus d’une vingtaine de cycles. À droite de l’entrée, le visiteur découvre Le Train de pendules (1965), prêté par le Centre Pompidou. Ce tableau, exposé rue de Seine en 1965 pour les quarante ans de la galerie, avait immédiatement été acquis par l’État. Hormis cette peinture, la sculpture Le Deviseur II prêtée par la Fondation Dubuffet, et l’Autoportrait V dédicacé à Jean-François Jaeger, toutes les œuvres sont à vendre dont certaines ont déjà trouvé preneur.

Au fond, trône Site domestique (au fusil espadon) avec tête d’Inca et petit fauteuil à droite (1966, au-dessus de 4 M€), « un tableau très important pour notre père. Nous n’avons choisi que des œuvres qui, pour nous, symbolisent l’artiste et le marchand, et leur relation, afin de retracer cette “biographie au pas de course”. Certaines sont dans la galerie depuis le début et nous y sommes très attachés », précise Véronique Jaeger. Sont ainsi accrochées des œuvres issues du cycle des « Paysages cursifs » (1974), des « Récits » (1974), des « Conjectures » (1975), des « Psycho-sites » (1981-1982), des « Mires » (dont Mire G 59, 1er mai 1983), des « Arguments et scription » (1983). L’exposition se termine par la série des « Non-lieux » (1984), sur fond noir, dont est issue la toile Expansion de l’être, puis des « Activations » – ses dernières œuvres réalisées jusqu’à sa mort, le 12 mai 1985, à l’âge de 83 ans.

Le marché de Dubuffet a évolué par période. « Les dernières œuvres sont moins connues mais, depuis quelques années, on sent qu’il y a un intérêt », observe Véronique Jaeger. « Les grands tableaux du cycle “Paris Circus” (1961) sont très recherchés depuis deux ou trois ans, et se vendent autour de 20 millions d’euros », précise Emmanuel Jaeger. Paris Polka (1961), une œuvre charnière, constitue d’ailleurs le record absolu de l’artiste (24,8 M$, Christie’s New York, 2015). « Quant à “l’Hourloupe”, c’est autour de 10 millions », ajoute-t-il. Les Américains sont de très importants collectionneurs de l’artiste, mais le marché européen s’est considérablement renforcé au fil des ans, tout comme le marché mondial. « Depuis le début de l’exposition, nous recevons des demandes de collectionneurs d’Asie, d’Amérique du Sud et jusqu’au Moyen-Orient », confie Véronique Jaeger.

Jean Dubuffet, le cours des choses,
jusqu’au 17 décembre, Galerie Jeanne Bucher Jaeger, 5, rue de Saintonge, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°596 du 7 octobre 2022, avec le titre suivant : Jean Dubuffet chez lui, à la galerie Bucher Jaeger

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