États-Unis - Foire & Salon

Frieze New York : Bis Repetita

NEW YORK / ÉTATS-UNIS

L’édition 2022 de la foire new-yorkaise reprend la formule établie par la précédente, un format resserré autour de soixante-cinq galeries dans le centre culturel « The Shed », alors que domine un sentiment global de retour à la normale.

Sculptures de Carol Bove sur le stand de la galerie David Zwirner. © Casey Kelbaugh / Frieze
Sculptures de Carol Bove sur le stand de la galerie David Zwirner.
© Casey Kelbaugh / Frieze

On prend les mêmes et on recommence. C’est peu ou prou la formule qu’a retenue Christine Messineo, nouvelle directrice de Frieze USA, pour cette édition 2022 de la foire new-yorkaise. L’édition précédente, la première post-pandémie, avait rompu avec la tradition : finie la grande tente blanche aux deux cents exposants et les pique-niques sur les pelouses de Randall’s Island, la foire s’était tenue pour la première fois en plein cœur de Manhattan, dans le centre culturel « The Shed », avec soixante-quatre participants seulement. Ce format resserré a convaincu la nouvelle patronne, qui l’a donc répliqué cette année au même endroit : « Je pense qu’il encourage de plus longues conversations », explique-t-elle.

De fait, nombre d’exposants et de visiteurs se montrent plutôt satisfaits : si certains regrettent par nostalgie le pèlerinage en ferry jusqu’à Randall’s, les plus nombreux apprécient la nouvelle centralité de la foire, qui a pris ses quartiers à deux pas de Chelsea, le cœur vibrant du marché de l’art new-yorkais. Olivia Barrett, qui dirige la galerie Château Shatto de Los Angeles, l’une des soixante-cinq participantes cette année, vient précisément par intérêt pour cette « échelle resserrée » mais aussi « pour la qualité et le nombre des commissaires d’exposition » qui en parcourent les allées.

Les visiteurs sont en effet de retour et bien que le port du masque soit encore la règle, c’est un sentiment de retour à la normale qui domine. L’an dernier, l’atmosphère, certes joyeuse, était aussi teintée d’incertitude : les foires sont-elles vraiment de retour ? Seront-elles encore des lieux où l’on fera affaire ? Les visiteurs reviendront-ils pour de bon ? Cette édition 2022 répond par l’affirmative à ces questions qui n’occupent plus ni les esprits des collectionneurs ni les discussions entre professionnels du secteur. « The Shed vibre à nouveau de l’énergie sans pareille de New York », commente le galeriste Emmanuel Perrotin, qui a vendu en quelques heures, le premier jour, les quatorze œuvres de son stand, signées entre autres par Daniel Arsham, Cristina BanBan, Bharti Kher ou Danielle Orchard, pour un total de 3 millions de dollars (2,8 millions d’euros).

Des ventes au rendez-vous

Le même jour, une grande toile de Georg Baselitz, Do not disturb (2021), représentant deux figures squelettiques jaunâtres la tête en bas, sur fond noir, s’est envolée à 1,3 million de dollars (1,2 million d’euros) chez Thaddaeus Ropac. Le galeriste a également vendu une œuvre d’Elaine Sturtevant faisant écho aux cibles de Jasper Johns pour 735 000 dollars (693 000 euros), deux nouvelles peintures d’Alex Katz pour 700 000 dollars chacune (660 000 euros) et une photographie de Robert Longo pour 550 000 dollars (520 000 euros).

Parmi les œuvres les plus populaires de la foire, les cinq grandes toiles de la série « Numbers and Trees » de l’artiste conceptuel afro-américain Charles Gaines sont parties à 550 000 dollars (520 000 euros) chacune, dont l’une a été acquise par un musée américain. Les sculptures orange de Carol Bove chez Zwirner [voir ill.], qui pour l’occasion a peint l’ensemble de son stand de la même couleur pour le bonheur de tous les « instagrameurs », ont toutes été cédées dans les premières heures de la preview VIP pour des prix compris entre 200 000 et 600 000 dollars (188 000 et 566 000 euros). Enfin, parmi les ventes significatives du premier jour, une grande peinture poétique en forme de tondo de Flora Yukhnovich, Total Betty (2022) a également retenu l’attention d’un musée américain pour 223 000 dollars (210 000 euros).

« Nous avons été productifs pour recréer le lien avec les collectionneurs internationaux revenus à New York pour la foire cette année », se félicite le galeriste new-yorkais David Lewis. Dix-sept nationalités sont représentées parmi les soixante-cinq galeries participantes, dont la Chine, le Guatemala et le Brésil, et le public, encore manifestement très américain et en grande part européen, est tout de même beaucoup moins new-yorkais que l’an passé. Certains de ces collectionneurs ont acquis auprès de Lewis deux peintures de Claire Lehmann, Prodigies (2022) et Vivarium (2021-2022), parties à 18 000 et 24 000 dollars (17 000 et 23 000 euros) respectivement.

Un grand « supermarché de l’art »

Quelques présentations ont été particulièrement remarquées et ont attiré un grand nombre de visiteurs tout au long de la foire : le stand bariolé de la galeriste berlinoise Esther Schipper, tout entier consacré au personnage cartoonesque « Who the Baer » de Simon Fujiwara, a séduit par ses réappropriations des grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art ; Post Me, Post You (2022, voir ill.), composition sculptée de Cajsa von Zeipel chez Company Gallery, mettant en scène des personnages délurés en plein ébat sexuel, a été particulièrement photographiée ; chez Gagosian, de nombreux visiteurs ont fait la queue devant un distributeur de boissons pour goûter « Kafftee », un mélange de thé et de café mis au point par l’artiste Albert Oehlen. Il fallait pour cela utiliser des jetons spéciaux mis à disposition par la galerie, que beaucoup ont tenu à conserver en souvenir : « Nous avons créé un jeton fongible dans ce monde de fou qui est le nôtre ! », s’amuse Stefan Ratibor, son directeur.

Les NFT, justement, ne sont pas aussi présents qu’on aurait pu s’y attendre : moins d’une dizaine au total sur toute la foire, même si certains ont su attirer l’attention. C’est le cas, par exemple, de Festival of Gratitude (2022) de l’artiste libanais Walid Raad, présenté chez Sfeir-Semler, qui montre une collection de gâteaux d’anniversaire rendant un hommage ironique aux dictateurs et autocrates de notre temps.

Si cette édition 2022 de Frieze se montre convaincante dans son ensemble, elle pâtit en revanche de quelques lacunes en ce qui concerne la programmation : les expositions consacrées à la prolifération nucléaire, au changement climatique ou au droit à l’avortement proposées par l’organisation n’apportent finalement pas grand-chose à la foire et semblent davantage relever de l’élément marketing que de la conviction sincère. Elles paraissent même un peu décalées, voire contre-productives, à vouloir faire oublier que cet environnement passe plus que jamais pour un grand « supermarché de l’art ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°590 du 27 mai 2022, avec le titre suivant : Frieze New York : Bis Repetita

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