Enquête

« Cols rouges » : que savait Drouot ?

L’hôtel des ventes s’est rangé du côté des victimes en se portant partie civile. Mais dans quelle mesure sa direction et les commissaires-priseurs qui y exerçaient avaient-ils connaissance des agissements frauduleux ?

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 25 mai 2016

Bien que partie civile lors du procès des commissionnaires, l’hôtel des ventes n’échappe pas aux questions sur son degré de connaissance des malversations des « cols rouges ». L’instruction et les audiences ont mis en évidence le fait que de nombreux commissaires-priseurs étaient informés de ces agissements délictueux. Mais jusqu’à quel point avaient-ils conscience qu’il s’agissait d’un véritable système ?

PARIS - Qui connaissait les malversations des « cols rouges » ? Cette question lancinante a plané pendant toute la durée du récent procès (lire JdA n° 455) des 43 commissionnaires de l’hôtel Drouot, accusés d’avoir subtilisé des objets d’art, notamment pendant les inventaires. Au cours de l’instruction, l’hôtel des ventes s’est constitué partie civile afin de se ranger du côté des victimes. Déclarée dans un premier temps irrecevable par le juge d’instruction, puis la cour d’appel, cette constitution de partie civile a finalement été jugée recevable par la Cour de cassation. Mais les autorités judiciaires n’ont pas été les seules à s’interroger sur l’attitude de Drouot, dès les premiers jours du procès, plusieurs avocats de la défense ont contesté cette position. « Le préjudice a été subi par les clients des commissaires-priseurs et non par Drouot, qui essaie de se faire passer pour une victime qu’elle n’est pas. Car elle savait », a fait entendre Martine Bouccara, avocate du gérant de l’UCHV (l’Union des commissionnaires de l’hôtel des ventes). Le tribunal correctionnel a pourtant décidé de joindre cette question au fond et ne statuera qu’à l’issue des débats, le 6 septembre prochain.

Interrogés par Le Journal des Arts, les dirigeants de Drouot concèdent avoir été au courant de dysfonctionnements, mais pas d’un système organisé. Pour Maître Karim Beylouni, avocat de Drouot : « Drouot et ses dirigeants ont pu être informés ponctuellement qu’il y a pu y avoir des incidents isolés de casse, de disparitions, réglés à l’amiable entre l’UCHV et les commissaires priseurs ou directement avec le client, mais en aucun cas ils n’ont été informés de l’existence d’un système de vols systématiques et organisés au sein de Drouot ! » Le directeur de Drouot Patrimoine, Olivier Lange, directeur de La Gazette Drouot au moment des faits, explique : « Si nous entendions parler de plaintes épisodiques, qui se réglaient entre les commissaires-priseurs et l’UCHV, nous n’avions pas connaissance de ces pratiques frauduleuses ni du système dissimulé mis en place. » Alexandre Giquello, aujourd’hui président du conseil de surveillance de Drouot Enchère, membre du conseil d’administration de Drouot Holding au moment des faits, estime qu’« il y a eu un abus de monopole et un abus de confiance. C’est un gâchis épouvantable ! Si on avait eu la preuve qu’il y avait des vols graves, nous aurions agi ». Jean-Jacques Mathias, également au conseil d’administration de Drouot Patrimoine au moment des faits avant de démissionner, confirme : « Bien sûr qu’il y a eu des incidents, ça, je ne le conteste pas, mais je n’ai jamais ressenti de système considéré comme mafieux, ni même eu l’impression d’une collusion entre commissaires-priseurs et commissionnaires. En ce qui me concerne, je suis tombé de l’armoire. » Lors de l’enquête préliminaire, les dirigeants de l’époque avaient été entendus, à l’instar d’Henri Luquet, directeur général de Drouot de 2008 à mai 2011, qui déclarait devant les enquêteurs en 2010 : « J’étais complètement étranger à tout concernant ces vols. Il n’y a jamais eu de plainte à ma connaissance. » Sollicité, Georges Delettrez, président à l’époque de Drouot Patrimoine, a annulé au dernier moment son rendez-vous avec le Journal des Arts (1).

Incidents à répétition
Certains commissaires-priseurs racontent pourtant une tout autre histoire. L’un d’entre eux, qui souhaite rester anonyme, indique : « Quand je suis arrivé en 1995 à Drouot, le clerc principal m’a dit : les commissionnaires travaillent extrêmement bien, mais il faut toujours garder l’œil ouvert. Si tu baisses la garde une seconde, tu vas avoir des trucs qui vont disparaître. » « Quand j’ai été nommé en 1969, j’ai tout de suite été prévenu par mes confrères que certains commissionnaires volaient et qu’il fallait être prudent », relate le commissaire-priseur Hervé Poulain aux enquêteurs en 2010. Même son de cloche chez son confrère Olivier Rieunier qui leur a expliqué : « Ce n’était qu’à titre exceptionnel que j’utilisais l’UCHV, car je savais qu’ils étaient tous malhonnêtes. » Pierre Bergé a également corroboré ces dires publiquement.

Karim Beylouni s’insurge : « Tout le monde savait, j’appelle cela une rumeur. Sur quoi est-elle étayée ? Quelles sont les preuves ? Qui ? Quand ? C’est précisément très facile après coup de dire “tout le monde savait”. “Tout le monde”, cela veut dire personne. Drouot est un lieu mythique qui véhicule beaucoup de fantasmes et d’arrière-pensées dans un marché de plus en plus concurrentiel. Je constate que ces personnes qui prétendent sans preuve que “tout le monde savait” n’ont jamais rien dit et continuent à travailler à Drouot ».

Plusieurs incidents auraient pourtant dû alerter l’équipe de Drouot. Dès 1984, dans le Canard Enchaîné, un article intitulé Les milliards de l’art évoque diverses combines et des vols systématiques. « Dans les coulisses, ce sont les commissionnaires qui font la loi », souligne le journaliste du Canard Enchaîné. Ces litiges étaient bien souvent réglés à l’amiable, les objets pouvant réapparaître après plainte auprès du brigadier. Peu de commissaires-priseurs allaient voir la police, ne voulant pas créer de scandales. Mais certains ne s’en laissent pas conter : plusieurs plaintes ont tout de même été enregistrées, toutes classées sans suite. En mai 1999, le clerc du commissaire-priseur Marc-Arthur Kohn, se rend au commissariat du 9e arrondissement pour la disparition d’un tableau de Daumier. En 2000, Christophe Joron Derem porte plainte à son tour, cette fois contre l’UCHV, pour la disparition d’un médaillon en bronze du XVIIIe, puis pour six assiettes de Sèvres XVIIIe. En février 2005, Lorraine Bolloré va au commissariat du 17e arrondissement pour signaler le vol de 37 tableaux lors d’une vente chez Rémi Ader. Le 10 février 2010, c’est l’étude Piasa qui porte plainte au commissariat du 9e arrondissement  pour signaler la disparition d’un ensemble de livres reliés. David Nordmann s’est également adressé à la police après la disparition d’objets d’une valeur de 20 000 euros lors d’un transport.

Les dirigeants de Drouot ont été informés de ces plaintes, mais aussi d’autres incidents. Dans sa déposition en 2010, Maître Olivier Doutrebente relate ainsi, documents écrits à l’appui : « En 2001 d’ailleurs j’ai dénoncé auprès de mes instances, le directeur de Drouot SA de l’époque, Maître Rogeon, des faits avérés de vols par les commissionnaires. » Pierre de Becque, qui lui a succédé en 2003, indique encore aux enquêteurs : « Il était de notoriété publique au sein de la profession que des commissionnaires étaient suspectés de vols », précisant : « Je pense que le problème des vols ou disparitions mystérieuses est hélas une question récurrente à Drouot et que l’ensemble des acteurs de Drouot ne pouvait pas ne pas être au courant de ce type de fait. »

Une confiance un peu trop aveugle
Drouot concède quelques failles dans son fonctionnement. Karim Beylouni explique : « Oui, il y a eu des failles. Le système n’était pas parfait, je ne vais pas vous dire le contraire, notamment lors des inventaires dont l’instruction a montré qu’ils n’étaient pas toujours rigoureux. En tout cas chez certains commissaires-priseurs. Les cols rouges de l’UCHV ont su profiter de ces failles. » Olivier Lange relève : « Drouot faisait confiance aux cols rouges avec qui il travaillait depuis plus d’un siècle, peut-être qu’avec le temps, Drouot est devenu trop dépendant d’un seul et même prestataire présent à toutes les étapes logistiques d’une vente aux enchères, de l’enlèvement à la mise en salle lors de l’exposition, en passant par la manutention et le transport. » Un ancien employé de Drouot évoque un « manque de surveillance » et certains commissaires-priseurs « peu sur place », il ajoute : « Certains ont tellement délégué, aux clercs, stagiaires ou experts ! Ils ne travaillaient pas. » Le mode de gouvernance de Drouot – un président élu par ses pairs, un actionnariat atomisé, un pouvoir collégial – a également entretenu le statu quo. « Pour moi, le vrai responsable de ces dérives, c’est le système corporatiste de Drouot et de sa direction qui n’a jamais tapé du poing sur la table pour arrêter ces faits », indiquait Hervé Poulain aux enquêteurs en mai 2010. Pierre de Becque déplorait, de son côté, l’impossibilité de pouvoir sanctionner. En 2010, toujours, il précisait « Il y avait plusieurs commissaires-priseurs qui se plaignaient des commissionnaires, tant sur le plan de la qualité de leur service que pour des disparitions d’objets. (...) Je ne pouvais pas sanctionner qui que ce soit, je n’avais aucun pouvoir disciplinaire. » Après le début du scandale, en octobre 2010, cinq commissaires-priseurs ont démissionné des conseils d’administration de Drouot Patrimoine et Drouot Holding, pour « non prise en compte de la gravité de la situation » dénonçant un « mode de gouvernance sans concertation (JdA n°336) ».

La direction actuelle de Drouot se défend en arguant de l’impossibilité d’agir au moment des faits, compte tenu de l’absence de relations hiérarchiques avec l’UCHV et les « cols rouges ». Olivier Lange explique : « L’UCHV était indépendant de l’hôtel des ventes et avait pour client les SVV [société de ventes volontaires]. Nous ne pouvions donc pas intervenir – à supposer que nous ayons été informés des difficultés de manière précise. » Un argument économique pourrait aussi justifier cet immobilisme. En 2010, Henri Luquet, fraîchement nommé directeur général de Drouot holding, expliquait : « Drouot ne pourra retrouver sur le marché un prestataire aussi efficace en matière de manutention que l’UCHV. Cela s’exprime en termes de souplesse horaire, de connaissance du site, de capacité de travailler dans un endroit exigu, de compétence technique, de rapport qualité-prix, prestance, disponibilité. » Maître Delettrez mentionne à la même époque une étude pour remplacer les « cols rouge » (qui se révélera être en réalité une discussion sur le sujet plutôt qu’une démarche formalisée). « Le résultat de l’étude a montré que pour remplacer les membres de l’UCHV intervenant dans Drouot, il faudrait mettre en place deux à trois équipes semblables, ce qui vient à dire qu’il faudrait multiplier le nombre de commissionnaires par deux ou trois », détaillait le commissaire-priseur devant les enquêteurs.

Comme si elle n’était pas complètement sûre de sa position, la défense de Drouot a évoqué dans sa plaidoirie une éventuelle application de la jurisprudence Kerviel, envisageant ainsi l’hypothèse que Drouot était au courant. Dans l’affaire Kerviel, la partie civile avait dû supporter une partie du préjudice qu’elle avait subi, en raison de sa propre négligence. « Étant donné qu’il résulte du dossier et de l’audience que Drouot savait, le tribunal peut aussi appliquer la jurisprudence Kerviel comme indiqué par le conseil de Drouot lui-même », soulignait Martine Bouccara. Réponse le 6 septembre. (2)

Notes

(1) Claude Aguttes, président du conseil de surveillance jusqu’en mars 2015 a, lui, été interrogé par le Journal des Arts, mais n’a pas souhaité valider –contrairement aux autres représentants de Drouot – ses propos.

(2) Précisions : La formulation de ce paragraphe pourrait laisser croire que la plaidoirie de Drouot avait envisagé à titre subsidiaire l’hypothèse que l’hôtel des ventes ait pu être informé des agissements des prévenus. Maître Beylouni a en fait évoqué cette hypothèse « dans un raisonnement par l’absurde » afin d’expliquer qu’en tout état de cause Drouot est légitime à se porter partie civile. Précisons également que la jurisprudence Kerviel vise notamment la limitation des dommages et intérêts réclamés par la victime lorsque celle-ci a commis des négligences. En l’espèce Drouot ne réclame qu'1 € symbolique de dédommagement.

J.-C. CASTELAIN
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Col rouge lors d'une vente à l'hôtel des ventes de Drouot-Richelieu. © Photo : MaxPPP/Christophe Petit Tesson

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°458 du 27 mai 2016, avec le titre suivant : « Cols rouges » : que savait Drouot ?

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