Mardi 10 décembre 2019

Art ancien

Vies et mort de Léonard de Vinci

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 26 septembre 2019 - 1391 mots

PARIS

Fabuleuse, la vie plurielle de Léonard de Vinci croise le conditionnel et l’indicatif, la fable et l’authentique. Machine à fantasmes, son œuvre défie le possible comme le probable. Et pourtant…

La maison natale de Léonard de Vinci en 2007
La maison natale de Léonard de Vinci en 2007
Photo Axel41

Samedi 15 avril 1452. L’air est doux à Vinci, petit village de Toscane, au milieu du vignoble de Chianti, non loin de la Florence médicéenne. À la troisième heure de la nuit, le jeune Léonard vient au jour. Le jour au milieu de la nuit, la lumière au milieu des ténèbres. Déjà.

Naître

La naissance a lieu hors mariage entre un notaire respectable, dont le nom long comme le bras – Ser Piero d’Antonio di Ser Piero di Ser Guido da Vinci – rappelle que la transmission est le territoire des hommes, et une certaine Caterina, esclave venue du Levant ou fille d’un jeune fermier voisin. Qu’importe, trois heures après l’Ave Maria, Léonard de Vinci vient au monde avec un prénom et, plutôt qu’un patronyme trahissant l’illégitimité de la conception, un lieu de naissance que la postérité suturera à jamais. L’enfant, qui grandit cinq ans durant avec sa mère, rejoint en 1457 son grand-père paternel, lequel s’éteint en 1464, la même année qu’Albiera di Giovanni Almadori, que son père a épousée alors qu’elle avait seize ans. La vie file, la mort frappe : quatre mariages et un enterrement plus loin, le père de Léonard offre à son aîné dix frères et deux sœurs.

Si la vie est un écheveau – généalogique, géographique –, Léonard s’emploie tôt à démêler les fils du visible. Voir est sa hantise. La raison ? Une extraction compliquée qu’il convient d’élucider, comme si le monde était un rébus à déchiffrer ? Un milan qui, volant au-dessus du berceau du bébé, souffla à l’élu sa vocation et à Freud une analyse singulière et une erreur d’interprétation ? À compter de la naissance de Léonard – à la vie et à l’art –, la légende irrigue continûment le cours de l’histoire, la vraie. La fable rejoint l’authentique. Ainsi celle, digne des frères Grimm, contée par Giorgio Vasari dans ses célèbres Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, parues primitivement en 1550 : un paysan ayant demandé à Antonio di Ser Piero que son fils dessinât une image prophylactique pour un éventail, Léonard conçut un dragon si remarquable que son père put en tirer quelque profit. Un père autoritaire qui exploite le génie de son Petit Poucet : ils sont nombreux, depuis Léonard de Vinci et Michel-Ange, à avoir été les protagonistes involontaires d’un conte cruel…
 

Apprendre

En 1469, l’adolescent rejoint l’atelier d’Andrea del Verrocchio, un artiste polyvalent assiégé par des commandes prestigieuses : un bronze de David pour la famille Médicis, un globe coiffant la cathédrale de Florence ou encore un Baptême du Christ, pour lequel Léonard réalise un ange si parfait que son maître – légende encore – aurait renoncé à la peinture. En 1473, Léonard, 21 ans, peint une Annonciation dont la grâce inouïe est concurrencée, huit ans plus tard, par l’Adoration des mages, jamais portée à son terme. De l’inachèvement (permanent) élevé au rang des beaux-arts.

Léonard incorpore, imagine et désire, parfois contre les mœurs ainsi que l’atteste, en 1476, son accusation pour sodomie sur un jeune orfèvre. Léonard dessine, compulse, écrit et annote. Léonard touche à tout : en 1481, ayant vanté épistolairement à Ludovic Sforza le More l’amplitude de son génie, l’artiste s’installe à Milan, où il livre une gigantesque (et mythique) statue équestre en argile, dessine les plans d’une coupole, médite sur l’horlogerie, fabrique un décor de fête, compose Saint Jérôme priant dans le désert, la première version de la Vierge aux rochers, la Cène de Santa Maria delle Grazie (1492-1499). Tout devient épique, tout devient chef-d’œuvre. Bramante et Le Pérugin admirent la prodigieuse dextérité de cet artiste, désormais assisté de Salaì, garçon androgyne, recruté dès l’âge de dix ans.

Batailler

En 1499, les troupes françaises de Louis XII font tomber Milan et, avec, la statue équestre, jamais traduite en bronze. L’artiste se réfugie à Florence, passe par Venise, Mantoue et Urbino, non sans avoir rencontré Giorgione, séduit les Este, les Gonzague et les Borgia, traité avec la République sérénissime et tous les duchés : le monde entier se pâme et se damne pour ce Léonard de Vinci, lequel, à force de multiplier les commandes et les espoirs, ne parvient plus à achever les œuvres qui, quand elles sont enfin terminées, sont irrémédiablement perdues (La Madone au fuseau, 1501, et Léda et le Cygne, 1503).

À Florence, tyrannisé par les projets, l’artiste, qui enterre son père en 1504, résout « le problème de la quadrature du cercle », conçoit des fortifications, des écluses, des scaphandres et divers traités, entreprend sa Joconde (1503-1506), se prononce sur l’emplacement idéal du David de Michel-Ange, seul rival digne de ce nom auquel la République florentine commande une fresque destinée, au nom de l’émulation, à faire face à la Bataille d’Anghiari de Léonard dans le Palazzo Vecchio. Expropriés de leur temps, les deux artistes ne termineront jamais leurs œuvres. Inachèvement contre inachèvement condamnant les historiens de l’art à n’être que de piètres rêveurs et, au mieux, des enquêteurs.

En 1506, Léonard de Vinci, cinquante-quatre automnes, délaisse les échafaudages florentins pour Milan, où il rencontre l’année suivante les quinze printemps de Francesco Melzi. La jeunesse est un apanage dans ce monde où on s’éteint trop vite et où finir – une œuvre, un projet – est un peu mourir. En 1509, Léonard intègre la cour du roi de France en qualité d’ingénieur militaire, mélangeant à nouveau les cartes et les rôles. Si l’art est un combat, la guerre est un art.

Disparaître

Sfumato, écriture spéculaire, anatomie : au pinceau, à la plume et au scalpel, la main de Léonard plie le monde et dompte le visible. Rien ne lui résiste. Codex et manuscrits portent trace de cette main incontinente et avide qui fouille l’hydraulique, la géologie et la géométrie, manière de toujours mieux voir, de voir plus loin, plus juste : sa science optique est à ce prix.

En 1513, Léonard est à Rome, installé dans une aile du Vatican, d’où il résout un problème mathématique comme d’autres cueillent des fleurs, en passant. En 1515, il conçoit un gigantesque lion mécanique pour l’entrée à Lyon de François Ier, récemment intronisé roi de France. Le cadeau émane du duc d’Urbino et gouverneur de Florence. Léonard de Vinci est devenu une ambassade à lui tout seul, susceptible de combler les puissants et de consoler les perdants.

Dont acte. En 1516, Léonard, âgé de 64 ans, est invité comme « paintre du Roy » en France, où il s’installe au manoir de Cloux, non loin de la cour d’Amboise. L’accompagnent ses toiles majeures – Saint Jean-Baptiste, La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne et la Joconde– ainsi que Francesco Melzi et Salaì : on ne badine ni avec l’art, ni avec l’amour. Avec ses deux mille écus soleil pour deux ans, le peintre, touché par une paralysie altérant quelque peu sa main, organise des fêtes somptueuses, travaille à un nouveau château pour Romorantin.

Mais la vie n’est plus une fête. Sans surprise, son testament, en date du 23 avril 1519, fait de Francesco Melzi son légataire et de Salaì l’un de ses principaux héritiers. La fidélité a un prix. Le 2 mai, l’artiste meurt. La légende dit que François Ier, qui le considérait comme un père, le recueillit dans ses bras. Il est écrit que soixante mendiants, selon la volonté du défunt, suivirent le cortège vers la collégiale Saint-Florentin où il fut enterré. Il est dit aussi que les ossements sont désormais dans une chapelle du château d’Amboise. Le doute, toujours, comme une promesse d’éternité.

 

1452
Naissance de Léonard de Vinci le 15 avril à Vinci, près de Florence
Vers 1469
À Florence, entre dans l’atelier de Verrocchio
1475
Peint le portrait de Ginevra De’Benci
1482
Quitte Florence pour Milan afin d’enter au service du duc Ludovic le More
Vers 1492
Peint La Cène à Milan, fresque qui sera achevée vers 1499, année où il retourne en Toscane, pour rejoindre Florence
1502
Entre au service de Cesare Borgia
1503
Entreprend le portrait de Lisa Gherardini Del Giocondo, qu’il laissera inachevé
1505
À Milan se met au service des Français
1516
Invité par François Ier, Léonard rejoint la France avec Salaï et Melzi
1519
Le maître s’éteint le 2 mai. Il est enterré à Amboise

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°727 du 1 octobre 2019, avec le titre suivant : Vies et mort de Léonard de Vinci

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