Livre

HISTOIRE DE L’ART

Sept biographies de Léonard au banc d’essai

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2019 - 1117 mots

Le JdA vous recommande trois livres, parmi les premières sorties et rééditions, pour préparer votre visite de l’exposition « Léonard de Vinci » programmée fin octobre au Louvre.

« Dieu mis à part, Léonard de Vinci est sans doute l’artiste sur lequel on a le plus écrit », affirmait en 2003 Daniel Arasse dans sa monographie. Il se pourrait que le Toscan rattrape le Créateur, tant la production qui lui est consacrée à l’occasion du 500e anniversaire de son décès est vaste. Vaste et imposante, à l’instar de ce qui pourrait bien être le best- seller de la rentrée : le « Léonard » de Walter Isaacson. Il l’est déjà pour le New York Times, comme le proclame fièrement la couverture, qui ajoute : « par l’auteur de Steve Jobs et Einstein ». Ainsi averti, on l’ouvre avec des pincettes (quoi ! une biographie d’artiste par un touche-à-tout !), mais on s’y laisse prendre. Écrit de manière alerte, et bien traduit, l’ouvrage suit pas à pas Léonard, de Vinci son village natal à Florence dans l’atelier de Verrocchio en passant par Milan et la cour des Sforza. Une biographie très intime où l’auteur consacre, par exemple, de longues pages à l’homosexualité de l’artiste là où d’autres en font avec embarras l’hypothèse. Ainsi incarnés et s’ajoutant aux habituels contextes de production, les travaux de Léonard prennent un tour différent. L’auteur a manifestement pris connaissance de l’état de la recherche sur Léonard et attentivement consulté les 7 000 pages manuscrites que l’on a conservées de lui, mais il ne se laisse pas enfermer dans ce corpus. Il tient ainsi à prendre de la hauteur en proposant des interprétations personnelles et des références anachroniques, à faire hurler les historiens de l’art. Encore que…

De Vinci secret est précisément la biographie d’un historien de l’art et conservateur italien. Le titre n’augure rien de bon. Costantino d’Orazio s’intéresse surtout à la production picturale de Léonard, au détriment de ses recherches sur le corps humain et les machines, ou de ses travaux d’urbanisme, minimisant même ses fonctions de musicien et d’organisateur de fêtes à la cour des Sforza, livrant de la sorte un regard tronqué sur le génie du Florentin. Nul secret n’est révélé et l’auteur a une tendance fâcheuse à prendre des raccourcis chronologiques, et surtout à romancer, au point que l’on en arrive à douter de tout ce qu’il raconte.

Du roman à la thèse

Quitte à lire un roman, autant en lire un vrai. C’est ce que prétend être Le Livre perdu de Léonard de Vinci, écrit par Francesco Fioretti, un autre universitaire italien. Malheureusement, s’il y a bien une trame narrative (un crime commis au monastère San Francesco Grande à Milan et un vol de manuscrit), celle-ci est anecdotique et ridicule. Comme l’est la liaison que l’auteur donne à Léonard avec Cecilia Gallerani (le modèle de La Dame à l’hermine), imaginant même un enfant caché avec la – véritable – maîtresse de Ludovic Sforza. En fait, c’est toute la narration et le ton familier de l’auteur qui sonne faux, comme si celui-ci se moquait de lui-même, pour mieux mettre en valeur ses très sérieuses marottes qu’il inflige au lecteur toutes les deux pages : l’histoire italienne et les recherches mathématiques.

Tant de confusions incitent à se plonger dans un vrai livre d’universitaire. Malgré les apparences (de nombreuses illustrations, un beau papier brillant), Léonard à la cour de France par Laure Fagnart est une thèse de doctorat avec ses défauts et ses qualités. Le fond est solide, argumenté, parfois aride, même si l’appareil critique est trop présent (est-il vraiment nécessaire de disposer du texte des sources en français et en italien ?). Un ouvrage pointu donc, qui retrace les pérégrinations des tableaux de Léonard dans les collections françaises. Ainsi, à l’encontre de la thèse habituelle selon laquelle Salai, l’élève et compagnon de Léonard, a mis la main sur la Joconde et l’a rapportée en Italie, la chercheuse affirme que le portrait est entré dans les collections royales en 1518, avant la disparition de Léonard. De sorte que le tableau dont il est fait mention dans l’inventaire après le décès de Salai serait une copie.

Daniel Arasse, pour revenir à lui, ne s’attardait pas sur ce sujet dans sa monographie publiée en 1997 et rééditée par Hazan dans tous les formats possibles après son décès en 2003. Ce n’est pas une biographie à proprement parler, les différentes facettes des travaux de Léonard sont les têtes de chapitre de l’ouvrage et donnent lieu à autant de développements. Mais l’homme n’est jamais loin, et ce n’est pas un hasard si le livre se termine sur un chapitre intitulé « La personne de Léonard » (le titre est clair), et surtout un commentaire de la fameuse interprétation de Freud d’un souvenir d’enfance narré par l’artiste disant le rapport de Léonard à sa mère. Avec Daniel Arasse c’est comme toujours brillant, érudit, dense et tellement intelligent… sans être hermétique. Fort de ses connaissances encyclopédiques, l’historien ne se contente pas de décrire, il cherche à comprendre le cheminement des inventions de Léonard.

« Que sais-je? », l’anti-Taschen

Taschen a lui aussi réédité, dans une version augmentée, son « pavé » sur Léonard, publié pour la première fois en 2003. Comme tous les opus de la série « XL », il se distingue des autres par son format imposant (et son prix raisonnable). Il se démarque également par son nombre époustouflant de reproductions d’excellente qualité, y compris et surtout même pour l’œuvre graphique dont le catalogue occupe près des deux tiers de l’ouvrage. Malheureusement, le texte, qui fait une synthèse a minima des connaissances générales sur la vie et les travaux de Léonard (excepté pour le Salvator Mundi dont l’analyse est plus détaillée par rapport à ses concurrents) sans apporter de commentaires inédits, est si mal traduit qu’il en devient parfois incompréhensible.

À l’opposé du « livre-objet » de Taschen, la célèbre collection « Que sais-je ? » vient de publier un inédit par Mathieu Deldicque, commissaire de l’actuelle exposition « La Joconde nue » au château de Chantilly. Bonne surprise, dans un style direct et alerte, « l’esquisse de portrait », selon le sous-titre, livre une excellente synthèse de l’état actuel de la recherche, riche en informations factuelles, épurée sans être aride.

Quel que soit l’ouvrage, il est recommandé d’en accompagner la lecture par l’écoute des musiques du temps de Léonard. L’ensemble musical Doulce Mémoire, sous la direction de Denis Raisin Dadre, a recherché les compositions d’époque qui correspondaient le mieux aux dix tableaux choisis. Un exemple, pour L’Annonciation, c’est naturellement une des mises en musique des paroles de l’Ave Maria gratia plena. Pour La Joconde, c’est un motet anonyme qui célèbre une autre belle de son temps, Lucrèce Borgia. Un moment de grâce qui rappelle que Léonard était tout aussi fameux à l’époque comme joueur et improvisateur de luth.

Les choix du JDA
1. Walter Isaacson, Léonard de Vinci, la biographie,
2019, éd. Quanto, Lausanne, 590 p., 29 €
2. Daniel Arasse, Léonard de Vinci,
2019 (1re éd. 2003), éd. Hazan, 446 p. 25 €
3. Johannes Nathan, Frank Zöllner, Léonard de Vinci, Tout l’œuvre peint et graphique,
2019 (1re éd. 2003), éd. Taschen, 704 p., 40 €
Et puis
Costantino d’Orazio, De Vinci secret,
2019, éd. Armand Colin, 250 p., 21,90 €
Francesco Fioretti, Le livre perdu de Léonard de Vinci,
2019, Éditions Hervé Chopin, 256 pages, 22 €
Laure Fragnart, Léonard de Vinci à la cour de France,
2019, Presses universitaires de Rennes, 275 p., 30 €
Mathieu Deldicque, Léonard de Vinci,
coll. « Que sais-je ? », éd. PUF, 126 p., 9 €
Doulce mémoire, Denis Raisin Dadre. Leonardo da Vinci, la musique secrète,
CD + livret, label Alpha Classic

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Sept biographies de Léonard au banc d’essai

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