Dimanche 25 juillet 2021

Art moderne

XIXe siècle

Un regard neuf sur Camille Claudel

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 13 janvier 2015 - 978 mots

ROUBAIX

La Piscine de Roubaix dissèque les inspirations de la sculptrice, ne voulant pas la réduire à une confrontation avec Rodin.

ROUBAIX - Une grande photo de Camille Claudel (1864-1943) accueille le visiteur dès l’entrée de l’exposition. Ce n’est pas son portrait à l’âge de 17 ans qui fige trop souvent sa biographie sous les traits de l’héroïne, belle et rebelle, dont le destin tragique la conduira à l’asile d’aliénés. C’est une Camille qui n’a pourtant que 22 ans mais se présente comme une quelconque bourgeoise, se tenant debout dans un sous-bois. Une Camille très différente du personnage incarné par Isabelle Adjani dans le biopic de Bruno Nuytten (2008) et même de l’interprétation de Juliette Binoche dans le récent long-métrage (2013) de Bruno Dumont alors que le film se déroule en 1915 dans l’hôpital de Montfavet. Cette photographie annonce que la rétrospective n’est pas une énième comparaison avec l’œuvre de Rodin sur fond de confrontation amoureuse. Déjà en 2008, le Musée Rodin, à Paris, s’était affranchi de ce dialogue convenu en déroulant la seule carrière de Claudel. Bruno Gaudichon, le directeur des lieux, et la co-commissaire Anne Rivière, historienne de l’art, ont voulu cette fois montrer les autres sources d’influence de la sculptrice.

Une inspiration qui s’épuise après Rodin
Les dix années passées au côté du grand homme pèsent lourd dans la carrière artistique de Claudel, d’autant plus que ce sont ses premières années, celles, formatrices, qui façonnent une personnalité. Puis, après l’éloignement de Rodin vers 1892, la production de Claudel diminue progressivement par manque de commandes et aussi en raison de la dégradation de sa santé mentale, qui la conduira à être internée en 1913. Anne Rivière va plus loin. Elle considère – un point de vue que ne partage pas Bruno Gaudichon – que l’inspiration de la sculptrice est épuisée en 1898, soit cinq ans à peine après la séparation d’avec son maître et amant. Dans le parcours chrono-thématique de l’exposition, le séjour dans l’atelier de Rodin n’est qu’une section parmi les onze, mais celle-ci rend perceptible la proximité entre les deux œuvres et l’ascendant de Rodin sur sa cadette plus jeune de vingt-quatre ans, soit une génération. Ainsi les études pour Sakountala affichent clairement leur dette à l’égard du couple s’embrassant de L’Éternel Printemps de Rodin (marbre de 1884).

La thèse du naturalisme
C’est dans la première salle que l’on trouve une autre clef possible de lecture de l’œuvre de Claudel : le naturalisme. Ce courant artistique dénommé réalisme avant 1870 est aujourd’hui mal considéré, car on le réduit aux scènes de genre mièvres et larmoyantes de Fernand Pélez ou de Léon Lhermitte. Mais son essence même est de représenter la condition humaine dans sa vérité la plus crue. Or Claudel ne s’intéresse qu’à la figure humaine, le plus souvent débarrassée de tout idéal classique. Ses portraits au fusain, outre qu’ils témoignent d’un incontestable talent de dessinateur, inscrivent apparemment Camille dans le courant naturaliste à l’instar des portraits de Constantin Meunier (1831-1905) mis en regard dans l’exposition. C’est d’autant plus vrai à la vision des sculptures ultérieures, notamment l’homme emporté par la mort dans L’Âge mûr (le premier plâtre date de 1894 et le bronze, également exposé, a été fondu 1902) et plus encore Clotho (plâtre de 1893-1897). Dans les deux cas, ce sont des corps flétris, décharnés qui heurtent le regard et hantent la mémoire par leur réalisme exacerbé. L’exposition les confronte à des sculptures de vieille femme de Jules Desbois (terre cuite de 1893-1894) et de Paul Richer (plâtre de 1895), mais aussi à un bronze de Rodin, Celle qui fut la belle Heaulmière (1897), dans la même veine. Rodin, encore Rodin.

Le naturalisme puis Rodin, la cartographie des influences de Claudel serait simple s’il n’y avait pas la Valse, les bustes de Paul Claudel ou Galatée. Dans le groupe des danseurs on relève une inspiration manifestement symboliste, tandis que les portraits sculptés de son frère ou la délicate Galatée fleurent bon le Quattrocento. Or le symbolisme et l’idéal classique sont l’antithèse du naturalisme.
Camille Claudel est infiniment plus complexe que le mano a mano avec Rodin, et cette exposition intelligente à la scénographie sobre mais accueillante a pour mérite de tenter de le montrer.

La Piscine enlisée dans les jeux politiques locaux

Alors que l’ouverture d’un musée Camille-Claudel à Nogent-sur-Seine (Aube) est annoncée pour cette année, les travaux d’extension de la Piscine de Roubaix sont suspendus au devenir de l’établissement. Ce projet d’extension voté par la Ville en 2007 (lire le JdA n° 323, 16 avril 2010) vise à augmenter les surfaces d’exposition et mieux accueillir les scolaires. Son financement, de l’ordre de 7 millions d’euros, est à peu près assuré par une répartition entre l’État et les collectivités locales. Le blocage réside dans le financement des frais de fonctionnement supplémentaires induits par l’extension. La Ville de Roubaix, depuis longtemps frappée par la crise, ne peut plus porter seule le « grand » musée et veut le transférer à la MEL, la Métropole européenne de Lille créée le 1er janvier 2015 pour succéder à la communauté urbaine. Mais, séparée de la Ville, la Piscine, qu’elle devienne un établissement public ou un service de la MEL, coûterait plus encore pour son fonctionnement. Malgré le surcoût, la décision de transfert serait prise depuis longtemps si la géographie politique locale, déjà complexe avant les élections municipales, ne l’était pas devenue davantage après le changement de majorité à la Ville et à la Métropole. Le compte à rebours a commencé, car la participation de l’État au financement des travaux d’extension sera annulée si une décision ferme n’est pas prise avant la fin 2015. Dans l’immédiat, le cercles des mécènes du musée, la banque CIC et la société Vilogia ont apporté 400 000 euros.

Camille Claudel

Commissariat : Bruno Gaudichon, directeur de La Piscine, et Anne Rivière, historienne de l’art
Nombre d’œuvres : 149
Scénographie : Cédric Guerlus

Camille Claudel (1864-1943), Au miroir d’un art nouveau, jusqu’au 8 février, La Piscine, Musée d’art et d’industrie André-Diligent, 23, rue de l’Espérance, 59100 Roubaix, tél. 03 20 69 23 60, www.roubaix-lapiscine.com, tlj sauf lundi, 11h-18h, jusqu’à 20h le vendredi, 13h-18h les samedi et dimanche, entrée 10 €. Catalogue, coéd. Gallimard-La Piscine, 270 p. 39 €.

Légende Photo :
Camille Claudel, L'Âge mûr ou La Destinée ou Le Chemin de la Vie ou La Fatalité, 1894-1905, bronze, fonte Blot de 1905, 60 x 86 x 37 cm, Musée Camille Claudel, Nogent-sur-Seine. © Ville de Nogent-sur-Seine.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°427 du 16 janvier 2015, avec le titre suivant : Un regard neuf sur Camille Claudel

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