Mercredi 20 janvier 2021

XVIIIe siècle - Vigée Le Brun au-dessus du vide

Un portrait raté de Vigée Le Brun

Voulant réparer une injustice envers la portraitiste de l’Ancien Régime, le Grand Palais et le Louvre la desservent par un accrochage superficiel.

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 13 octobre 2015 - 874 mots

La portraitiste de l’Ancien Régime aurait mérité un meilleur accueil que celui réservé par le Grand Palais. Les tableaux s’alignent les uns à la suite des autres sans mises en contexte permettant de mieux comprendre les sujets. Nombre de portraits sont superflus, et certaines toiles demandaient une restauration pour ce qui aurait pu être une grande rétrospective.

PARIS - Selon Joseph Baillio, qui est l’âme de cette exposition, elle était « la plus grand portraitiste du temps ». Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842) n’eut pourtant jamais droit à une rétrospective, hormis celle que l’historien de l’art orchestra en 1982 au Kimbell Museum à Fort Worth (Texas). Baillio a consacré une grande partie de sa vie à une femme dont il admire l’indépendance d’esprit. Pour la théoricienne du féminisme Germaine Greer, elle est « l’exemple type » de l’artiste victime de misogynie. Simone de Beauvoir s’irritait, elle, d’un narcissisme « qui ne se lasse pas d’exhiber sa souriante maternité ».

Cette autodidacte sut avec talent adapter le portrait anglais à mi-corps, se montrant capable de saisir les physionomies tout en les embellissant. Le buste d’Hubert Robert peut rivaliser avec un David, même s’il souffre de sa présentation dans un caisson et de l’éloignement de son pendant. Nombre d’œuvres viennent de collections privées, telle cette tête de l’Abondance en pastel. Le portrait de la duchesse de Polignac témoigne quant à lui du goût pour les dentelles, les rubans et les chapeaux – référence à Rubens. « À partir de 1775, cette jeune femme réclame à Paris pour ses productions des prix que nul n’oserait demander », rapporte Joseph Baillio. Protégée de Marie-Antoinette, Élisabeth Vigée Le Brun s’est mariée avec un grand marchand de tableaux, avant de se battre pour conquérir son indépendance. 1789 fut une année record pour sa production au Salon. Jo Hedley fait ainsi remarquer qu’il « n’y a guère de témoignage plus poignant de l’aveuglement de cette haute société parisienne, qui continue à commander de fastueux portraits à la protégée d’une reine détestée (1) ».
L’artiste quitta alors la France pour un exil d’une quinzaine d’années à travers les cercles aristocratiques d’Europe.

Trop d’œuvres, pas assez d’explications
On peine à croire que le Grand Palais ait à ce point escamoté les événements qui impriment sa vie et son œuvre. La sécheresse de cet accrochage contraste avec la sensualité de l’artiste. Beaucoup d’argent a été dépensé pour faire venir du monde entier 160 œuvres, de valeur et de condition inégales, quand la moitié aurait suffi. Il aurait été plus utile de se consacrer au nettoyage des tableaux assombris et jaunis – ce qui est d’usage pour une exposition. Sans parler d’envisager une scénographie rappelant le contexte, lequel n’est même pas mentionné dans les salles. Rien n’explique qui sont les portraiturés. Musiciens et chanteuses s’exposent sans musique. Le contraste avec la mise en scène de Robert Carsen lors de l’exposition « Marie-Antoinette » en 2008 est désolant. La peinture, ici réduite à un exercice esthétique sautillant de Salon en Salon, est dépouillée de toute histoire. Alignant une longue galerie de jolies figures, qui promènent leur ennui et leur coquetterie au-dessus du vide, le Grand Palais renvoie l’art de Vigée Le Brun à un bavardage.
Le portrait d’apparat du surintendant des finances, Charles Alexandre de Calonne, par exemple, causa bien des soucis à  la peintre. Elle n’osa même pas l’envoyer à l’ouverture du Salon de 1787. Une fausse correspondance (reproduite par le Kimbell) fut diffusée, racontant que ce ministre détesté allumait les chandelles avec des billets de banque et que l’artiste devait sa carrière à ses exploits sur le divan. Un autre texte ordurier prétendait qu’il lui servait à dîner dénudée, en jupe transparente, au milieu de créatures en pareille tenue. Il y aurait long à écrire sur la violence sexuelle des écrits révolutionnaires, dont Marie-Antoinette fut la cible privilégiée.

Le visiteur aurait aussi du mal à comprendre l’importance du grand portrait de la reine avec ses enfants (1787 également) (2). Vigée Le Brun signe là une œuvre voulue et contrôlée par la maison royale. La présence d’un coffre à bijoux à l’arrière-plan n’est pas innocente, alors que le régime vient d’être secoué par l’affaire du collier. Dans cette image de propagande, cette reine vilipendée cherche une rédemption dans l’amour maternel. Elle offre ses enfants à la Nation. Le résultat n’est pas probant, vu son air impérieux. La mort étend son règne. Le berceau est vide. L’aîné, déjà tuberculeux, se tient sur le côté.

Autant Vigée Le Brun sait hausser le charme des coloris, autant elle peine à construire une composition. Son autoportrait avec son mari en musicien espagnol n’est pas brillant. Ses paysages sont risibles et, si l’exposition avait voulu lui rendre véritablement hommage, elle aurait aussi bien fait de s’arrêter aux années 1800.

Notes

(1) in Burlington Magazine, avril 2004.
(2) Baillio avait lui-même souligné sa fonction politique dans L’Œil de mars et mai 1981.

Vigée Le Brun

Commissaires : Joseph Baillio, historien de l’art ; Xavier Salmon, directeur du département des Arts graphiques du Musée du Louvre
Scénographie : Loretta Gaïtis
Nombre d’œuvres : 160
Itinérance : au Metropolitan Museum of Art à New York du 9 février au 15 mai 2016 et au Musée des beaux-arts d’Ottawa du 10 juin au 12 septembre 2016

Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755-1842)

Jusqu’au 11 janvier 2016, Grand Palais, Galeries nationales, 3, av. du Général-Eisenhower, 75008 Paris, tlj sauf mardi et jf, 10h-20h, jusqu’à 22h le mercredi, fermeture à 18h les 24 et 31 décembre, entrée 13 €. Catalogue, 432 p., 380 ill., 50 €.

Légende photo
Elisabeth Louise Vigée Le Brun, Gabrielle Yolande Claude Martine de Polastron, duchesse de Polignac, 1782, huile sur toile, 92,2 x 73,3 cm, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, Versailles. © Photo : RMN (Château de Versailles)/Gérard Blota.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°443 du 16 octobre 2015, avec le titre suivant : Un portrait raté de Vigée Le Brun

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