Delacroix, le voyage au Maroc

Un périple initiatique

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994

Eugène Delacroix débarque en 1832 au Maroc. Depuis l’occupation d’Alger, l’époque n’est guère favorable aux villégiatures et le Royaume regarde d’un œil soupçonneux la présence des Français sur son sol. Les problèmes frontaliers rendent la situation explosive et poussent Louis-Philippe à dépêcher en hâte une mission de conciliation auprès du roi Moulay Abd er-Rahman. Le comte Charles Edgar de Mornay, qui conduit l’ambassade, souhaite avoir Delacroix comme compagnon de voyage. Le ministère donne son accord, à la condition que le peintre assume ses frais à bord et ses dépenses à terre.

Le voyage débute par un séjour de quarante et un jours à Tanger, du 25 janvier au 5 mars, suivi par la découverte à cheval de la route qui mène à Meknès : des oueds que l’on passe à gué, des haltes pour laisser souffler les bêtes et des campements dans des bourgades aux noms exotiques, Aïn Dalia, Souk el Had el Gharbia, Tléta Rissana, Ksar el Kébir, Sidi Kacem…, où les honneurs traditionnels sont rendus avec offrandes, fantasias et aubades.

Le séjour à Meknès, du 15 mars au 5 avril, débute par d’autres festivités. Toute la population de la ville rassemblée, sur ordre, fait fête aux Français. Au programme : visite du palais royal, des haras et du zoo, dîners officiels, concert privé et audience accordée par le souverain "seul à cheval…" au milieu de ses ministres, de ses officiers et de toute sa garde en arme.

Retour à Tanger. Deuxième séjour de vingt-huit jours, du 12 avril au 10 mai, et un dernier de dix jours, du 31 mai au 10 juin, placés entre deux "extensions", vers l’Andalousie pour voir Cadix, Séville et "les fougueuses espagnoles", puis deux haltes en Algérie, à Oran et à Alger, avant le retour, le 5 juillet, à Toulon.

Résumé ainsi, le périple de Delacroix au Maroc ne présente – l’audience du sultan exceptée – rien de particulièrement saillant. Ce voyage se révèle, en fait, d’une portée considérable. Six mois de vie au Maroc ont secoué l’homme et poussé l’artiste hors des théories qu’il caressait alors.

L’argent, le calendrier, la technique picturale et même l’épidémie de choléra vont s’allier étrangement pour transcender le voyage du peintre. Sitôt à Tanger, le programme arrêté à Paris est bouleversé et la mission clouée sur place pour cause de ramadan. Une parenthèse que Delacroix cherche à mettre à profit pour s’engouffrer dans la vie marocaine. La situation politique et les tensions populaires qui en résultent recommandent un mentor pour circuler dans la ville. Abraham Benchimol, drogman du consulat de France appelé à remplacer Antoine Desgranges, l’interprète officiel de la mission qui ignore l’arabe marocain, devient le compagnon, l’hôte et le guide du peintre qu’il conduit dans les dédales de la cité et initie à ses secrets.

La halte qui se prolonge amène aussi Delacroix à desserrer – au propre comme au figuré – les carcans imposés par le protocole. Il s’affranchit des consignes, erre dans Tanger, fait du cheval dans la campagne et dessine. Peindre est impossible. Les premiers temps, l’artiste se contente d’exécuter des œuvres sommaires sur papier qu’il rehausse à l’aquarelle. Cette technique, par la rapidité qu’elle donne au rendu, modifie sa facture. Libéré des contraintes de l’atelier, des impératifs du chevalet, des rigidités de la peinture à l’huile – palettes fastidieuses à préparer, séchage long des mixtures, etc... –, Delacroix multiplie les études documentaires, costumes, personnages, chevaux, paysages, objets, architecture… Libérées de tout esthétisme, des lois savantes de la composition, elles enrichissent un répertoire dans lequel l’artiste rentré à Paris espère puiser pour de "grandes machines" à l’huile et sur toile.

Chez Benchimol ou dans la demeure d’un membre de sa famille, Delacroix, qui doit se nourrir à ses frais et dont les moyens sont comptés, trouve table ouverte. Au mépris de la tradition qui recommande de ne pas poser devant un étranger – un chrétien –, des modèles dociles y attendent le peintre. À la vue de ses premières aquarelles, des notables marocains acceptent, à leur tour, de prendre la pose. Ben Abou, chef de la cavalerie de Tanger, Ettayeb Bias, amin de la douane, des hommes "du château", factotum de consulats ou administrateur de la casbah…

À Tanger, dans les jardins, le long de la baie, sur les hauteurs du cap Spartel…, le peintre s’abandonne "à l’instant" et à "une nature primitive" dont il épouse la vérité, l’éclat et la force. Au Maroc, nul besoin de se référer aux sources littéraires, mythologiques, historiques ou allégoriques… "Le pittoresque abonde… il y a des tableaux tout faits… le beau court les rues… l’antique n’a rien de plus beau" écrit-il à ses amis Bertin, Jal et Pierret.

Devenu un personnage familier de la ville, sollicité par les consuls, convié à une noce juive… Delacroix est fin prêt pour de nouvelles découvertes et les honneurs annoncés sur le passage de l’ambassade jusqu’à Meknès. Il en note avec soin le parcours. Ses carnets de voyage, reportage vivant, précis, chaleureux, exceptionnel, révèlent un artiste au regard ébloui et moderne. Le romantique féru d’images orientales empruntées aux gravures ou surgies de lectures, rencontre, dans un même lieu, la vie méditerranéenne et ses tumultes, le monde musulman et ses fiertés, la vie juive et ses traditions… le tout nimbé "d’un caractère de beauté et de noblesse qui confond".

Un choc qui marque une vie et une œuvre
Le voyage au Maroc devient charnière dans une production étiquetée alors comme romantique et fougueuse. Venu chercher "l’Orient", Delacroix croise dans une terre qui va hanter son esprit jusqu’au dernier jour, l’Antiquité vivante. Il y découvre "le sublime", une lumière subtile, y arrête une manière nouvelle de poser la couleur et de marier primaires et complémentaires. Son périple se mue en voyage initiatique. L’artiste exubérant va céder la place à un créateur attentif à la mesure.

Le hasard n’est pas étranger à cette mutation, lui qui a imposé à Delacroix, entre chaque temps fort de son trajet, des pauses placées comme autant de respirations. À Tanger, quatre semaines pour cause de ramadan ; à Meknès, huit jours cloîtré afin de ne pas croiser la délégation algérienne venue faire allégeance au roi du Maroc ; sept jours de quarantaine pour cause de choléra avant de fouler l’Espagne ; quinze jours dans le lazaret de Toulon au retour. Attentes précieuses, qui aident l’artiste à juger son ouvrage et à tracer des voies nouvelles pour sa création.

L’œuvre de Delacroix a trouvé une sève nouvelle dans le terreau africain. L’artiste a rencontré au Maroc "le beau qui court les rues", le beau oriental vers lequel vont s’élancer des cohortes de peintres avides d’attacher, à leur tour, un anneau à la chaîne des fascinations orientales.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Un périple initiatique

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