Vendredi 19 octobre 2018

Delacroix, le voyage au Maroc

L’Orient rêvé

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994 - 1309 mots

Comme tous les jeunes artistes de sa génération, peu enclins à étudier sagement les Grecs et les Romains en plâtre chers à l’enseignement néo-classique, Delacroix a grandi dans une atmosphère imprégnée d’orientalisme. Avec le recul du temps, son départ imprévu et soudain pour le Maroc, à la fin de l’année 1831, apparaît comme l’aboutissement logique d’une démarche qui a profondément marqué l’évolution de la peinture française dans le premier quart du XIXe siècle.

Qui ne se souvient en effet du retentissement de la fameuse expédition menée en Égypte par Bonaparte, et qui devait ouvrir aux peintres les portes d’un Orient non plus de fantaisie, mais vécu. Non seulement c’est une vision d’un univers mal connu que Bonaparte a proposée aux Français – et le rôle joué à cet égard par le baron Dominique Vivant Denon est fondamental – mais les hauts faits du Premier Consul ont fourni aux artistes une source inépuisable de sujets. Gros (1771-1835) immortalise sur sa toile la visite de Bonaparte aux Pestiférés de Jaffa (Musée du Louvre), l’ardeur de Murat à la Bataille d’Aboukir (1806 ; Versailles), illustre pour la postérité la célèbre Bataille des Pyramides (1810 ; Versailles), tandis que Guérin (1774-1833) et Girodet (1767-1824) dépeignent la Révolte du Caire (1810 ; Versailles) et Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire  (1808 ; Versailles) ; Théodore Géricault (1791-1824), quant à lui, se plaît à exalter la violence de l’effort, l’intensité de l’affrontement entre soldats et mamelouks.

Une vingtaine d’années plus tard, à l’Orient de l’expédition d’Égypte succède l’Orient de l’Indépendance grecque, celui des Philhellènes et des Palikares, immédiatement suivi de l’Orient de la prise d’Alger et de la conquête de l’Algérie. L’imagination ardente de Delacroix, qui vibre aux accents lyriques d’un Byron ou d’un Victor Hugo, le pousse à peindre des Giaours se mesurant dans des corps à corps furieux avec des Pachas, des Palikares en costume traditionnel, et surtout à prendre fait et cause, même à distance, pour la lutte des Grecs contre les Turcs. Il met en place une galerie de figures richement vêtues, coiffées de turbans chatoyants, où son immense talent de coloriste prend plaisir à s’exprimer.

Aux Scènes des Massacres de Scio (1824 ; Musée du Louvre), fait suite l’émouvante allégorie de la Grèce sur les ruines de Missolonghi (Bordeaux ; Musée des beaux-arts) qui devait inspirer à Victor Hugo, deux ans avant la publication des Orientales, ce commentaire frémissant : "Nous n’aimons pas les allégories, mais celle-là est d’un profond intérêt. Cette femme, qui est la Grèce, est si belle d’attitude et d’expression ! Cet Égyptien qui triomphe, ces têtes coupées, ces pierres teintes de sang, tout cet ensemble a quelque chose de si pathétique ! Et puis il y a tant de science et d’art dans les hardiesses de M. Delacroix !"

Mais la dernière grande œuvre d’inspiration de Delacroix avant 1832 est la Mort de Sardanapale, exposée au Salon de 1827-1828 (Musée du Louvre). Point culminant de la courbe romantique de l’artiste, avec ses couleurs à dominantes de rouges, d’orangés, de jaunes et de bruns, cette immense toile est sans nul doute sa création la plus exubérante et la plus violente. Baudelaire ne s’y trompa pas : "Une figure peinte donna-t-elle jamais une idée plus vaste du despote asiatique que ce Sardanapale à la barbe noire et tressée qui meurt sur son bûcher, drapé dans ses mousselines, avec une attitude de femme ? Et tout ce harem de beautés si éclatantes, qui pourrait le peindre aujourd’hui avec ce feu, avec cette fraîcheur, avec cet enthousiasme poétique ? Et tout ce luxe sardanapalesque, qui scintille dans l’ameublement, dans le vêtement, dans les harnais, dans la vaisselle et la bijouterie, qui ? qui ?" "Le Sardanapale revu, c’est la jeunesse retrouvée."

Confronté à cet univers tumultueux, le monde oriental imaginé par le rival de Delacroix et porte-étendard du classicisme, Jean-Auguste Dominique Ingres (1780-1867), baigne dans une lascivité languissante bien particulière. Les fantasmes d’Ingres lui font entrevoir des harems peuplés d’odalisques et de baigneuses dont les nudités ondulantes sont bien propres à attiser les rêves des sultans ou des eunuques gardiens du sérail. De la Grande Odalisque de 1814 (Musée du Louvre) à ce chef-d’œuvre de volupté orientale que sera, tardivement, le Bain turc (1862, Musée du Louvre), Ingres glisse insensiblement d’un "érotisme glacé" à une sensualité trouble, que peu d’artistes après lui sauront exprimer à leur tour sans tomber dans les excès d’un exotisme de circonstance.

Certes, nombreux sont les peintres orientalistes contemporains de Delacroix qui, chacun selon son tempérament, donnèrent de l’Orient de multiples interprétations, issues dans la plupart des cas d’expériences vécues : Decamps (1803-1860) qui se rendit en Grèce et en Asie mineure pour donner une relation précise de la bataille de Navarin (1827), Jules-Robert Auguste (1789-1850), qui rapporte de ses voyages en Grèce, en Égypte et en Asie mineure des études peintes et dessinées et toute une collection d’objets que Delacroix emprunta à plusieurs reprises.

Aucun, cependant, n’est parvenu à égaler Delacroix qui, avant 1832, portait déjà en lui les germes de son génie. Aucun n’a eu ce pouvoir de tout exprimer par la couleur, riche et terrible à la fois. Aucun n’a pu atteindre cette torsion, cet élan, cette pathétique effusion qui impriment aux peintures "orientales" de Delacroix ce sens incomparable du mouvement que ses contemporains ne surent apprécier : "Ô étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture ! Silencieuse puissance qui ne parle d’abord qu’aux yeux, et qui gagne et s’empare de toutes les facultés de l’âme ! Voilà l’esprit, voilà la vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, livrée aux bêtes qui t’exploitent ; mais il est des cœurs qui t’accueilleront encore religieusement ; de ces âmes que les phrases ne satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. Tu n’as qu’à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d’un plaisir simple et absolu. Avouons que j’y ai travaillé avec la raison [il s’agit des Massacres de Scio], je n’aime point la peinture raisonnable.

Il faut, je le vois, que mon esprit brouillon s’agite, dépasse, essaye de cent manières, avant d’arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un fond tout noir à contenter. Si je ne suis pas agité comme un serpent dans la main d’une pythonisse, je suis froid ; il faut le reconnaître et s’y soumettre, et c’est un grand bonheur. Tout ce que j’ai fait de bien a été fait ainsi" (Journal, I, p. 96-97).

Après avoir livré, entre 1824 et 1830, son interprétation personnelle d’un Orient "imaginé", c’est sur le sol africain, en 1832, que Delacroix devait découvrir un Orient lumineux, vécu et "beau comme l’antique".

Delacroix : repères biographiques

26 avril 1798 : Naissance près de Paris.

1816 : Entre dans l’atelier de Pierre Guérin, où il fait la connaissance de Géricault.

1822 : Premier envoi au Salon, la Barque de Dante (Louvre), salué par Thiers.

3 septembre 1822 : Commence son Journal, interrompu après 1824, repris à partir de 1847.

1824 : Les Massacres de Scio (Louvre) le classe parmi les Romantiques, en opposition aux Classiques groupés autour d’Ingres.

1824 : Séjour en Angleterre, y découvre le Faust de Goethe, assiste à des représentations de pièces de Shakespeare.

1827 : L’audace de La mort de Sardanapale (Louvre) est mal accueillie.

1831 : La Liberté guidant le peuple (Louvre) conclut sa jeunesse romantique.

1832 : Voyage au Maroc.

1833-1861: Réalise des commandes pour de grands décors (Salon du Roi au Palais Bourbon, Bibliothèque de la Chambre et du Sénat, Galerie d’Apollon, Louvre, Chapelle des Saints-Anges, Saint-Sulpice, Salon de la Paix à l’Hôtel de Ville, détruit en 1871).

1855 : Triomphe à l’Exposition universelle.

1857 : Élection à l’Institut, après sept tentatives.

1859 : Malade, il expose pour la dernière fois au Salon.

13 août 1863 : Décès à Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : L’Orient rêvé

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