Thèmes et couleurs, les leçons d’un voyage

Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1994

Près de six mois passés à regarder, noter, enregistrer mille et un détails de la vie quotidienne des Marocains, à s’efforcer de comprendre leur personnalité, à s’imprégner de leurs coutumes, à se laisser envoûter par une nature presque vierge, dont les contrastes sont avivés par une lumière incomparable : s’il fut astreint à suivre la mission française dans ses déplacements, s’il subit comme elle les attentes imposées par un protocole inflexible, Delacroix a pu jouir néanmoins d’une liberté dont les négociateurs français furent le plus souvent privés.

Certes, le comte de Mornay s’accorda le temps de quelques promenades à cheval dans les environs de Tanger, mais il suivit rarement son compagnon dans les rues animées de la ville ; il en fut de même à Meknès.

En revanche, grâce à Abraham Benchimol, l’interprète juif du consulat, qui lui ouvrit bien des portes et ne rechigna pas à fournir toutes les explications nécessaires, Delacroix découvrit non sans étonnement, mais sans trop de heurts, les diverses facettes d’une civilisation qui séduisit très vite sa curiosité. Notes et croquis s’accumulèrent ainsi, jour après jour, éléments d’un dictionnaire de formes et de couleurs auquel le peintre n’a cessé par la suite et jusqu’à sa mort de recourir.

Paradoxalement, l’inquiétude ressentie à l’idée de devoir se rendre en "Barbarie" s’est estompée à l’arrivée, dès lors que s’imposa dans son esprit une association d’images dont la soudaineté eut valeur d’une révélation : les hommes et les femmes qu’il s’habitua à voir évoluer autour de lui drapés dans des vêtements amples et majestueux n’étaient rien d’autre que la réincarnation des Grecs et des Romains étudiés dans sa jeunesse.

Ainsi, alors qu’il avait vivement déploré de ne pouvoir bénéficier des privilèges accordés aux lauréats du Prix de Rome et se rendre en Italie, c’est au Maghreb que Delacroix, parti à la recherche de l’Orient, a finalement découvert l’antiquité grecque et romaine. Convaincu que "si l’école de peinture persiste à proposer toujours pour sujets aux jeunes nourrissons des Muses la famille de Priam et d’Atrée (...) il vaudrait pour eux infiniment davantage être envoyés comme mousses en Barbarie, sur le premier vaisseau, que de fatiguer plus longtemps la terre classique de Rome", Delacroix va s’employer à tirer le meilleur parti de son séjour en pleine nature méditerranéenne.

Pour s’en convaincre, il suffit de penser aux multiples études de personnages observés avec une attention jamais relâchée, dont l’exposition a pu réunir quelques témoignages significatifs : Maure assis (n° 1), Marocain de Tanger assis, ou debout (n° 3 et 4), Etude d’Arabe assis (n° 14), Jeune Arabe debout tenant un fusil noir (n° 17), Chef marocain (n° 19).

De retour en France, Delacroix n’oubliera jamais ces figures majestueuses, dont l’allure grave et noble l’avait profondément impressionné : "Imagine, mon ami, ce que c’est de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Caton, des Brutus auxquels il ne manque pas même l’air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde." Bon nombre de peintures exécutées après 1832 dérivent ainsi des croquis pris sur place, avec une prédilection marquée pour des scènes calmes, recueillies : Arabes en conversation, Chef arabe tenant un fusil, Arabe debout dans un paysage, Arabe sellant son cheval, Marocains jouant aux échecs, etc. (n° 63, 72, 85, 89, 94).

Sensible depuis son enfance à la beauté des chevaux, Delacroix ne pouvait néanmoins demeurer indifférent au spectacle tumultueux et sonore des courses de poudre qui scandèrent les différentes étapes du voyage entre Tanger et Meknès. Il en donna à son retour en France diverses interprétations, gagnant chaque fois en intensité et en violence, la première étant celle prêtée par le Musée Fabre à Montpellier (n° 58) et qui appartint successivement au comte de Mornay puis à Alfred Bruyas.

De même, l’origine des Chevaux se battant dans une écurie (n° 102) est à chercher dans un incident survenu au cours d’une promenade à Tanger le 29 janvier 1832 et que Delacroix relata avec force détails dans un de ses carnets et dans une lettre adressée à son ami d’enfance Jean-Baptiste Pierret, accompagnée d’une référence à deux de ses illustres prédécesseurs, Rubens et Gros. À partir de minuscules croquis tracés à la hâte, l’imagination prodigieuse du peintre lui fit concevoir une scène se déroulant pour ainsi dire à huis clos, centrée sur l’affrontement sauvage de deux chevaux auquel assistent, terrifiés, trois Arabes relégués à droite.

C’est aussi le souvenir d’un autre épisode, moins dramatique celui-ci, presque burlesque, qui a servi de point de départ au tableau présenté au Salon de 1859, Les bords du fleuve Sébou (Royaume de Maroc) (n° 100) et qui n’avait pas été montré à Paris depuis 1930, année du centenaire du Romantisme et de la première grande rétrospective de l’œuvre de Delacroix.

On le voit, la leçon la plus évidente du voyage est d’ordre thématique. De l’aveu même de Delacroix : "À chaque pas il y a des tableaux tout faits qui feraient la fortune et la gloire de vingt générations de peintres", la découverte d’une civilisation et d’une nature aussi riche a contribué à renouveler sensiblement son inspiration.

Sans renoncer pour autant aux thèmes qu’il s’était plu à traiter à ses débuts et qu’il avait trouvé dans le répertoire antique, dans celui de l’Ancien et du Nouveau Testament, de la littérature ancienne ou contemporaine, Delacroix s’est abondamment servi de ses souvenirs d’Afrique du Nord, même pour ses peintures murales.

Ses envois aux Salons entre 1833 et 1859 l’attestent, tout comme les œuvres réalisées pour tel ou tel amateur, tel ou tel marchand. En 1863, l’année de sa mort, deux de ses derniers tableaux sont sur des sujets marocains : Camp arabe la nuit et Combat d’Arabes dans la montagne (Washington, National Gallery of Art).

S’il lui arriva de douter de son aptitude, une fois rentré en France, à restituer dans leur intensité les émotions ressenties pendant près de six mois : "Je suis même sûr que la quantité assez notable de renseignements curieux que je rapporterai d’ici ne me servira que médiocrement. Loin du pays où je les trouve, ce sera comme des arbres arrachés de leur sol natal ; mon esprit oubliera ces impressions, et je dédaignerai de rendre imparfaitement et froidement le sublime vivant et frappant qui court ici dans les rues et qui vous assassine de sa réalité", Delacroix s’est vite ressaisi.

Au fur et à mesure que s’estompaient quelque peu les souvenirs exacts des scènes auxquelles il lui avait été donné d’assister, son imagination toujours en éveil a pris le relai et les œuvres exécutées bien après 1832 se teintent alors d’une atmosphère de plus en plus lyrique : "Je n’ai commencé à faire quelque chose de passable, dans mon voyage d’Afrique, qu’au moment où j’avais oublié de petits détails pour ne me rappeler dans mes tableaux que le côté frappant et poétique", confie-t-il en 1853.

À cet égard, les recherches sur les effets de la lumière qu’il effectue une fois rentré en France ont certainement exercé une influence déterminante sur sa façon de peindre. Mais il n’est pas toujours aisé d’apprécier une évolution que d’aucuns ont voulu assimiler à une véritable révolution technique.

Pour un œil non exercé, en effet, quelle différence majeure peut-on trouver dans la technique des Massacres de Scio, où la main de la vieille femme assise à droite est modelée par un martèlement de touches rouges et vertes, et celle des Femmes d’Alger où les motifs des coussins et des tapis se détachent d’un entrelacs de couleurs vibrantes ? Rien apparemment, sauf la lumière. En revanche, la confrontation des aquarelles de la période romantique à celles exécutées pendant et après le voyage au Maroc révèle une transformation indiscutable et durable.

Sous l’influence des aquarellistes anglais et, principalement de Bonington, Delacroix a commencé par travailler dans une harmonie à dominantes de bleu profond, de pourpre et de vert sombres, n’hésitant pas à utiliser la gomme arabique pour renforcer la brillance de certaines ombres.

Dès lors que la lumière africaine lui fait percevoir les subtilités des vibrations des teintes entre elles et le jeu de leurs reflets, Delacroix éclaircit radicalement sa palette, ose diluer largement ses couleurs afin de rendre la transparence des ombres et se sert avec une maîtrise consommée de la réserve du papier. Bagage léger des promenades et des voyages, l’aquarelle a permis à Delacroix de fixer ses souvenirs, d’ébaucher des scènes sans tomber dans l’anecdote et le pittoresque ; elle a été particulièrement propice à l’évocation des subtilités de la lumière et de l’atmosphère.

À partir de ces œuvres chatoyantes, tantôt noyées et diffuses, tantôt poussées jusqu’à l’intensité, le peintre n’a cessé de réfléchir au problème de la couleur, étudiant avec soin les teintes du prisme et les rapports des couleurs complémentaires. Comme le fit observer Paul Signac, Delacroix est revenu du Maroc ébloui de lumière, grisé par l’éclat harmonieux et puissant de la couleur orientale. "(...)

Il a constaté qu’une surface colorée n’est agréable et brillante qu’autant qu’elle n’est ni lisse ni uniforme ; qu’une couleur n’est belle que si elle vibre d’un lustre papillotant qui la vivifie (...) Cette connaissance lui permettra de risquer plus tard les audacieux assemblages de teintes, les contrastes les plus opposés, tout en restant harmonieux et doux. Et depuis, dans son œuvre, on retrouvera toujours un peu de cet Orient flamboyant, sonore et mélodieux." (Paul Signac : D’Eugène Delacroix au Néo-Impressionnisme).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°7 du 1 octobre 1994, avec le titre suivant : Thèmes et couleurs, les leçons d’un voyage

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