Un pastiche plat des années vingt

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 30 mai 1997 - 1077 mots

L’autoportrait du Metropolitan Museum (H 1354) et celui du Gemeentemuseum pourraient difficilement être plus différents, bien que les deux œuvres aient été réalisées à un an d’intervalle. Au lieu des touches ordonnées de la toile de La Haye, la composition du Metropolitan est faite de traits ondulés et de points colorés qui semblent irradier du visage de l’artiste et entourer son chapeau de paille. L’artiste a créé ici une image moins formelle et plus désinvolte : mais quel artiste ?

La plupart des spécialistes datent l’autoportrait du Metropolitan de la fin de 1887, quelques mois avant le départ de Vincent pour Arles. À cette époque, il avait assimilé les dernières évolutions de la peinture française à Paris et vu les œuvres des impressionnistes et de leurs successeurs. Il est néanmoins difficile de dater avec précision les œuvres parisiennes de Van Gogh, en raison du petit nombre de lettres datant de cette période qui nous sont parvenues.

Une provenance incertaine
Le marchand zurichois Walter Feilchenfeldt a mis en question le tableau du Metropolitan lors d’un colloque organisé au Van Gogh Museum. Ses doutes ont été éveillés en premier lieu par sa provenance. Vincent a donné la plupart de ses autoportraits à son frère Théo, et ils ont été répertoriés dans un inventaire familial non publié, réalisé aussitôt après sa mort, en 1891. Mais le peintre a offert d’autres autoportraits à des amis proches tels que Gauguin, Charles Laval, Émile Bernard et le docteur Gachet. Walter Feilchenfeldt insiste sur le fait que tout autoportrait non répertorié dans l’inventaire familial de 1891, ou supposé provenir des amis de Vincent, doit être examiné avec la plus extrême attention. Outre le tableau du Gemeentemuseum, les autoportraits du Wadsworth Atheneum (H 1299), de la Galerie nationale d’Oslo (H 1780), du Kunsthistorisches Museum de Vienne (H 1344) et du Metropolitan Museum sont également concernés.

Zones de faiblesse
De ces cinq œuvres, celle du Metropolitan est la plus célèbre. L’historique de l’autoportrait fait apparaître trois marchands d’art : la galerie Charpentier à Paris, dans les années vingt, la galerie Hans Bammann à Düsseldorf, où il a été exposé en 1928, et la galerie Justin K. Thannhauser. Pour ajouter au mystère, Bammann a même déclaré que la toile provenait à l’origine d’une "collection russe" anonyme. Le tableau a été publié pour la première fois par Baart de la Faille, en 1927, sans que sa provenance soit clairement établie, à une date relativement tardive pour un Van Gogh qui refait surface et à une époque où les œuvres de l’artiste atteignaient déjà des prix substantiels sur le marché. Au début des années trente, l’autoportrait a été acheté par Adelaide Milton de Groot, qui l’a donné en prêt de longue durée au Metropolitan, en 1936. L’œuvre a été léguée au musée new-yorkais à sa mort, en 1967. Mais Walter Feilchenfeldt remet également en cause le tableau pour des raisons stylistiques, en soulignant ses faiblesses. Il fait notamment remarquer la zone située juste derrière le chapeau de paille, "où il est difficile de faire la différence entre les cheveux et l’ombre." Dans cette zone, les touches paraissent distribuées au petit bonheur et, dans son ensemble, "le traitement des coloris n’est pas à la hauteur de l’œuvre de Van Gogh." Pour Walter Feilchenfeldt, cet "autoportrait" pourrait être un faux réalisé vers le milieu des années vingt.

Pour le MET, le tableau est bon
Cette hypothèse est – naturellement – rejetée par une conservatrice adjointe du Metropolitan, Susan Stein. "La première question est de savoir si le tableau a l’air bon : je pense que c’est le cas. Van Gogh ne visait pas à une ressemblance photographique." En examinant le tableau du Metropolitan, il faut garder à l’esprit ce que l’artiste cherchait à rendre : la plupart des autoportraits de Vincent, durant sa période parisienne, sont des exercices sur la théorie des couleurs et sur la touche picturale. "Dans ses autoportraits, Van Gogh expérimentait des juxtapositions de couleurs. Il utilisait les idées des impressionnistes et des néo-impressionnistes, tout en développant sa propre technique pointilliste." Susan Stein fait remarquer que l’autoportrait du Metropolitan a été examiné par ses collègues du Van Gogh Museum, qui ont écarté toute incertitude quant à son authenticité.

L’envers du tableau
Comme pour l’autoportrait du Gemeentemuseum, un autre motif a été peint au revers de la toile : une paysanne assise, épluchant des pommes de terre (H 654). Elle a été datée de la fin février 1885, alors que Van Gogh était à Nuenen. C’est une toile sombre, probablement peinte à la lueur d’une lampe. Le profil de la femme suggère qu’il s’agit d’une étude pour Les mangeurs de pommes de terre. Dans une lettre à son frère, Vincent explique : "Je peins non seulement tant qu’il fait jour, mais même le soir, près de la lampe, dans les fermes, alors que je peux à peine distinguer ma palette." Walter Feilchenfeldt considère que cette peinture est un pastiche, qu’il qualifie de "plat". Susan Stein n’est pas d’accord et fait valoir que "le traitement et la palette restreinte de tons sombres sont convaincants pour la période." Elle ajoute que la toile à "deux faces" renforce l’authenticité de l’œuvre. Les cinq autres autoportraits du même type conservés au Van Gogh Museum – qui offrent toute garantie d’authenticité si l’on en croit leur provenance – ont chacun une scène de Nuenen peinte au revers et n’étaient guère connus lorsque le tableau du Metropolitan est apparu sur le marché, en 1927. De plus, le catalogue raisonné de Baart de la Faille dans lequel ils sont décrits n’a été publié que l’année suivante ; enfin, lorsque certains des autoportraits à "deux faces" de la famille Van Gogh ont été présentés, au début des années 1900, il est peu vraisemblable que l’on ait songé à en montrer aussi le revers. Comment un faussaire aurait-il su qu’il y avait des scènes de Nuenen au verso des autres autoportraits ? Et pourquoi aurait-il cherché une difficulté supplémentaire en peignant un second faux sur l’autre face ? La présence même de la peinture sur le revers est donc un argument très convaincant en faveur de l’authenticité de l’autoportrait. Une fois encore, un examen scientifique complet du tableau du Metropolitan pourrait lever toutes les ambiguïtés : il est clair, en effet, que la provenance d’un tableau de Van Gogh dont on perd la trace avant 1927 suscite quelques interrogations. Même si cela n’inquiète guère Susan Stein, elle souligne l’impérieuse nécessité de mener des recherches complémentaires sur les premières œuvres de Van Gogh.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°39 du 30 mai 1997, avec le titre suivant : Un pastiche plat des années vingt

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