Les autoportraits sont contestés

Un hommage de l’élève au maître ?

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 30 mai 1997 - 997 mots

L’image que nous avons de Van Gogh est indéfectiblement liée à sa série d’autoportraits sans concession. Les traits de son visage sont si bien imprimés dans notre esprit qu’il paraît difficile de mettre en doute l’authenticité d’un autoportrait. Voila pourquoi, jusqu’à une date récente, ce type d’œuvre n’a pas été suffisamment examiné par les spécialistes. Deux autoportraits, ceux du Gemeentemuseum de La Haye et du Metropolitan Museum of Art de New York, ont toutefois été sérieusement mis en doute ces dernières années.

L’Autoportrait (H 1198)du Gemeentemuseum de La Haye montre un personnage plutôt rêveur, avec une barbe rousse soigneusement taillée, élégamment vêtu d’une veste bleue et d’une chemise. Ce tableau, considéré comme l’un des tout premiers autoportraits de Van Gogh, est daté de 1886, l’année de son arrivée à Paris. Par son style, il se rattache aux années passées en Hollande, et la palette est typique de l’école de La Haye : fond sombre, sobriété des vêtements et réalisme de la carnation. L’authenticité de cet autoportrait n’avait jamais été contestée jusqu’aux récentes déclarations de Roland Dorn et Walter Feilchenfeldt. Roland Dorn attire en particulier l’attention sur l’oreille, étonnamment proéminente et d’un rouge écarlate. "Elle est tout à fait différente des oreilles des autres autoportraits. L’intérieur est un simple ovale, peint sans aucun détail", explique l’universitaire. Selon lui, cet autoportrait est probablement l’œuvre d’un élève de Van Gogh : "Il est trop lisse pour être de Van Gogh, et trop sentimental aussi". L’idée même d’élève est en soi surprenante, tant il est difficile de se représenter Van Gogh donnant des cours de peinture dans son pauvre atelier de fortune. Elle est venue à l’esprit de Roland Dorn en examinant la nature morte (H 528) qui figure au revers de l’autoportrait du Gemeentemuseum. Cette œuvre, de tonalité très sombre, représente un vase élancé, une bouteille, plusieurs pots et un petit bol. Elle a été datée de novembre 1884, alors que Van Gogh vivait à Nuenen, dans le village de ses parents, près d’Eindhoven. C’est l’une des treize natures mortes de cette période. Bien que l’artiste n’ait commencé à peindre à l’huile que trois ans plus tôt, c’est à Nuenen qu’il a eu ses premiers élèves. Au début de novembre 1884, il écrit à son frère Théo : "J’ai à présent trois personnes, à Eindhoven, qui veulent apprendre la peinture, et je leur enseigne comment faire des natures mortes." Quelques jours plus tard, il lui explique qu’il ne leur demande pas d’argent, mais espère recevoir quelques "tubes de peinture".

Une double face
Roland Dorn pense que l’un de ces trois élèves a pu peindre le portrait du Gemeentemuseum. Celui-ci aurait d’abord exécuté la nature morte, puis aurait retourné la toile et peint le portrait de son professeur. Le premier élève de Van Gogh était Anton Hermans, un orfèvre et marchand d’antiquités qui avait demandé à l’artiste de décorer sa salle à manger. Hermans avait offert à Van Gogh de lui prêter quelques "vieux vases" pour en tirer des natures mortes, et quelques-uns d’entre eux figurent probablement au revers du portrait du Gemeentemuseum. Le deuxième élève était Anton Kerssemakers, un tanneur qui a plus tard reconnu avoir peint une série de natures mortes avec "quelques vases". Le troisième élève, Willem van de Wakker, était postier. Autre élément de preuve avancé par Roland Dorn : il fait remarquer que le même groupe d’objets apparaît, sous un angle légèrement différent, dans une autre toile (H 531). Il croit donc que Van Gogh a peint sa propre version, tandis que son élève, assis à sa droite, réalisait la sienne. Roland Dorn ajoute qu’il est possible, dans ces conditions, que la nature morte de l’élève ait été retouchée par Van Gogh.

Un conservateur préoccupé, mais convaincu
Le conservateur du Gemeentemuseum, John Sillevis, reconnaît que ce tableau le préoccupe mais reste convaincu de son authenticité. Il s’appuie d’abord sur sa provenance, puisqu’il semble avoir appartenu à la sœur de Vincent, Élisabeth du Quesne-van Gogh, qui l’a reproduit en frontispice de l’édition hollandaise de ses Personal Recollections of Vincent van Gogh, publiée en 1910. Huit ans plus tard, le tableau a été vendu au Gemeentemuseum par la galerie d’Audretsch, à La Haye. Ni Élisabeth du Quesne, ni Jo Bonger, la veuve de Théo, n’ont mis en doute son authenticité. John Sillevis fait ensuite remarquer qu’il a été acheté par le premier directeur du Gemeentemuseum, Hendrik van Gelder, qui était particulièrement prudent dans ses acquisitions. Il s’étonne aussi que Van Gogh n’ait pas mentionné, dans ses lettres à son frère Théo, un travail aussi important réalisé par l’un de ses élèves. Sur le plan du style, la toile du Gemeentemuseum soutient la comparaison avec les autres autoportraits de Paris, également exécutés dans les coloris traditionnels de l’école de La Haye. John Sillevis n’attache pas trop d’importance au traitement maladroit de l’oreille, d’autant qu’il a récemment fait des comparaisons précises avec les autoportraits de Vincent conservés au Van Gogh Museum d’Amsterdam. L’authenticité de la toile de La Haye est confortée par l’existence de deux dessins. Datés de 1886, ils offrent une image similaire et sont très certainement des études préparatoires pour la peinture à l’huile. Ces dessins n’étaient guère connus lorsque l’autoportrait du Gemeentemuseum est apparu sur le marché. En définitive, cette toile est de belle facture et il est bien difficile de croire qu’une œuvre de cette qualité ait été produite par un élève inexpérimenté. La vivacité du regard perçant penche également en faveur d’un autoportrait réalisé à l’aide d’un miroir. John Sillevis croit aussi à l’authenticité de la nature morte peinte au revers, après l’avoir comparée à la douzaine de peintures semblables. Il suggère que Vincent a dû peindre la nature morte en novembre 1884, avant de l’envoyer à son frère Théo qui était à Paris. Le peintre aurait ensuite réutilisé cette toile lors de son arrivée à Paris, en 1886, ce qu’il faisait souvent pour des raisons d’économie. Toutefois, même si John Sillevis reste convaincu de son authenticité, il compte faire subir au tableau une analyse scientifique minutieuse.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°39 du 30 mai 1997, avec le titre suivant : Les autoportraits sont contestés

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