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Serrano blasphémateur malgré lui

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2016

Les Musées royaux des beaux-arts de Belgique offrent au photographe américain une rétrospective qui n’omet rien, ni du scandale que son œuvre suscite ni des dommages qu’elle subit.

BRUXELLES - Andres Serrano n’avait jamais bénéficié jusqu’à présent d’une rétrospective aussi complète de son œuvre. Aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, aucune série ou pièce majeure ne manque à l’appel ; ses photographies réalisées à Cuba puis à Jérusalem y figurent, de même que sa dernière série « Torture ». Avec « Uncensored Photographs », Michel Draguet, directeur du musée, ose ce que ses confrères américains ou français ne se permettent pas : appréhender sur plus de trente années de production l’œuvre de l’artiste sous toutes ses facettes, sans omettre les violentes campagnes de dénigrement et les déprédations qu’elle a subies. Une salle aborde précisément le sujet avec la présentation dans leur état des photographies d’« History of Sex » (1995-1996) après l’attaque d’un groupe de néonazis à Kulturen, à Lund en Suède. Par ailleurs, dans le catalogue, le texte de Quentin Bajac, directeur du département de la photographie du MoMA à New York, recontextualise la controverse suscitée par Immersion Piss Christ (1987), et celui de l’historienne de l’art Nathalie Dietschy analyse les stigmates du scandale chez Serrano. Cette rétrospective permettra-t-elle de regarder l’œuvre autrement ?

La médiation de l’artiste
Si à New York, Chicago ou à Paris, on a salué l’entreprise, les responsables d’institution ont fait part de leur difficulté à exposer l’auteur de Piss Christ. La question de sa reprise par un musée américain reste entière, y compris du côté du MoMA où le photographe américain, aujourd’hui âgé de 66 ans, aimerait tant exposer. « Je suis né à New York, j’y vis. Quoi donc de plus normal ? », dit-il. Mais il reste lucide. Il a fallu la donation de Stephen et Sandra Abramson au début de l’année 2016 pour qu’il rentre, avec Piss Christ et Blood, dans les collections du musée. C’est dire les précautions prises outre-Atlantique afin de ne pas froisser mécènes et partenaires sur lesquels repose le financement des musées, surtout en cette période de course présidentielle et de discours de Donald Trump. À Bruxelles, on peut d’ailleurs voir le portrait que fit Serrano du candidat à la primaire républicaine dans le cadre de sa série « America » (2001-2004), vaste enquête engagée à la suite du 11-Septembre sur ce que l’Amérique signifie pour lui, comme il l’évoque lui-même dans l’exposition.

Laisser Serrano expliquer la raison d’être de chaque série et de certaines de leurs photographies, que ce soit au travers de l’audioguide ou des textes qui accompagnent les cartels, témoigne de la volonté de sortir l’œuvre de l’idée de blasphème dans laquelle on l’a enfermée. Andres Serrano n’est pas un artiste blasphématoire. Il ne s’est jamais positionné comme tel. L’homme « religieux et patriote », comme il se définit, s’inscrit conjointement dans une tradition humaniste (où il s’agit de poser un regard sur nos sociétés occidentales et sur ce qu’elles engendrent) et dans une fabrication d’icônes à partir d’un héritage pictural qu’il revendique et de thèmes récurrents (la religion chrétienne, la mort et le sexe). L’exposition le démontre sobrement.

La commande qu’ont passée les Musées des beaux-arts de Belgique à Serrano sur les sans-abri à Bruxelles, dans le prolongement du travail réalisé à New York en 1990, constitue la mémoire d’une époque, l’empreinte de la souffrance et de la violence de nos sociétés. Ce que sa dernière série « Torture » explore également en se plaçant tant du côté du torturé que du tortionnaire. Implacables images, surtout dans ses portraits d’ores et déjà iconiques de quatre anciens combattants de l’IRA encagoulés, comme ils le furent pendant presque toute la durée de leur isolement.

Serrano

Commissaire : Michel Draguet, directeur des MRBAB
Nombre d’œuvres : plus de 150

Andres Serrano, Uncensored Photographs

Jusqu’au 21 août, Musées royaux des beaux-arts de Belgique (MRBAB), 3 rue de la Régence, Bruxelles, tél. 32 2 508 32 11, www.fine-arts-museum.be, tlj sauf lundi, du mardi au vendredi, 10h-17h, samedi-dimanche 11h-18h, entrée 14,50 €. Catalogue, coéd. Silvana Editoriale, Milan/MRBAB, 240 p, 39 €. Et Andres Serrano. Denizens of Brussel/Residents of New York, coéd. Sylvana Editoriale /MRBAB, 184 p., 32 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°455 du 15 avril 2016, avec le titre suivant : Serrano blasphémateur malgré lui

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