Vendredi 28 février 2020

En photographie, le « solo show » est roi

Pourquoi les expositions de photo privilégient les « solo shows »

La reconnaissance récente de la photographie est l’une des raisons qui expliquent pourquoi les expositions de ce médium en France sont surtout des monographies.

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 8 décembre 2015 - 1395 mots

La plupart des expositions de photographie en France sont des monographies. Cette situation s’explique par la reconnaissance récente du médium, la volonté des diffuseurs de faire connaître le travail d’un artiste et des coûts réduits. Cependant de nouveaux lieux commencent à élargir leur propos en programmant des présentations thématiques.

« Agnès Varda » au Centre Pompidou, « Philippe Halsman » au Jeu de paume, « Stéphane Couturier » et « Bruno Barbey » à la Maison européenne de la photographie (MEP), « Lola Álvarez Bravo » à la Maison d’Amérique latine, « Jeff Wall » à la Fondation Henri Cartier-Bresson, « Lucien Clergue » au Grand Palais ou Lena Gudd à la Maison Robert-Doisneau à Gentilly (Val-de-Marne) : cet automne encore, l’exposition consacrée à un photographe, qu’il s’agisse d’une rétrospective ou d’un focus porté sur un aspect de sa production, domine largement la programmation des institutions parisiennes vouées spécifiquement ou non au médium.

La tendance est identique en régions où sont présentées « Olivier Culmann » au Musée Nicéphore-Niépce (Chalon-sur-Saône), « Ugo Mulas » au Point du Jour (Cherbourg), « Manuela Marques » au Château d’eau (Toulouse), « Denis Roche » au Pavillon populaire (Montpellier) et « Robert Capa » au château de Tours, parmi les principaux lieux à faire référence. Les propositions foisonnent, l’éventail des auteurs est large, éclectique. Les époques, les nationalités différent, les approches sont variées.
Si le marché de la photographie en France ne parvient toujours pas à rivaliser avec les États-Unis, les expositions y sont denses, empreintes d’une belle vitalité. Mais l’exposition personnelle demeure largement le format privilégié, en comparaison avec les pays anglo-saxons, il est vrai engagés plus tôt dans la reconnaissance du médium. La visibilité donnée à la photo par les institutions culturelles ou artistiques est en effet récente dans l’Hexagone. Aussi ceux qui, dans les années 1960-1980, ont œuvré en France à sa reconnaissance, ont-ils privilégié la présentation monographique, tant pour faire connaître les photographes que pour constituer ou enrichir les collections publiques. Cela dès 1965 avec Lucien Clergue et Jean-Maurice Rouquette au Musée Réattu à Arles, Jean Dieuzaide créateur en 1974 du Château d’eau ou Paul Jay, premier directeur du Musée Nicéphore-Niépce (1976-1996), sans oublier Jean-Claude Lemagny, conservateur chargé de la photographie contemporaine à la Bibliothèque nationale (1968-1996). Leurs successeurs à la tête de ces institutions ont depuis poursuivi ce travail.

Les institutions qui sont nées dans les années 1980-1990 se sont inscrites dans le même registre. L’approche par auteur configure depuis près de trente ans la quasi-totalité de la programmation de la MEP. Jean-Luc Monterosso, son directeur, l’explique par la raison d’être du lieu, qui est d’« être la maison des auteurs vivants et de la première rétrospective, entre autres, de Georges Rousse, de Valérie Belin ou, dernièrement, de Jane Evelyn Atwood, d’Harry Gruyaert, ou encore de Bruno Barbey ».
Au Jeu de paume, Marta Gili, sa directrice, a fait de l’exposition personnelle dès son arrivée à la tête de l’institution, en 2006, « le cœur » de l’ensemble de sa programmation, partagée entre relecture des grands noms historiques, célèbres ou oubliés, et présentation d’un auteur contemporain couplée à des focus sur la jeune création. « J’y tiens car elle permet de reconstituer la pensée d’un artiste, d’y rentrer, souligne-t-elle. Il y a beaucoup de photographes, d’artistes, de vidéastes dont on a montré de-ci de-là des morceaux d’œuvres sans avoir une idée du corpus. » Le Jeu de paume sera ainsi le premier à consacrer en France une rétrospective à Sophie Ristelhueber, William Kentridge, Mathieu Pernot, Valérie Jouve, et la première grande exposition d’Ai Weiwei et de Taryn Simon, pour ne citer que des créateurs vivants.

Au Pavillon populaire à Montpellier, dernier né des lieux photo, la forme monographique prédomine également la direction artistique impulsée par Gilles Mora. L’historien de la photographie la justifie par « son désir de mettre en lumière des auteurs oubliés ou rejetés par l’histoire de la photographie tels que Ralph Eugene Meatyard, Aaron Siskind ou Jak Tuggener », et par celui d’éclairer des zones d’un travail jamais explorées comme la couleur chez Bernard Plossu.

Héritage de l’histoire de l’art
La photo est jeune. Il n’a pas encore deux siècles. Et ses représentants abondent comme les genres, usages ou pratiques. Montrer, révéler, construire des repères, proposer un nouvel éclairage d’une œuvre ou de l’un de ses pans, et soutenir la création contemporaine sont les objectifs de ceux qui sont aujourd’hui chargés de sa diffusion, au-delà du fait qu’une monographie est plus « vendable » auprès du public qu’une exposition thématique. « La connaissance de l’histoire de la photographie par le grand public est très approximative, y compris dans les écoles de beaux-arts », constate Gilles Mora, qui avance cependant une autre raison, celle de « la tradition de la photographie, très individualiste ». « On considère qu’une œuvre produite par un individu a sa singularité et que cette singularité, il faut la montrer », résume-t-il.

« Ce règne des monographies existe dans l’histoire de l’art depuis très longtemps. En photographie, il est un héritage de cette histoire, de cette conception romantique de l’artiste, du génie », relève Clément Chéroux, chef du cabinet de la photographie du Musée national d’art moderne. Ce dernier fut le commissaire en 2014 de la rétrospective « Henri-Cartier-Bresson », mémorable par sa lecture chronologique inédite ouvrant à une vision élargie, enrichie de la vie et de l’œuvre de l’homme, bien différente de celle du conservateur en chef de la photographie, Peter Galassi, au MoMA en 2010, ou de la présentation réalisée en 2006 par Robert Delpire à la Bibliothèque nationale de France. En effet, si la première génération apparue en France dans les années 1980 a eu à construire la reconnaissance artistique de la photographie sur des modèles hérités de l’histoire de l’art, la nouvelle vague d’historiens, arrivés à la tête des institutions dans les années 2000, diffère de ses aînés par sa formation, sa vision et son approche autres du médium, jusque dans sa relecture des grands classiques.

Les installations, les partis pris du Bal (Paris), de Paul Graham à Antoine d’Agata, ont ainsi engendré des présentations inédites dans la forme de leurs travaux. Les questionnements, les expérimentations de photographes contemporains tels qu’Arno Gisinger, Yves Trémorin ou Marc Pataut ont trouvé au Centre photographique d’Île-de-France ou à la Maison d’art Bernard-Anthonioz (Nogent-sur-Marne) une visibilité qui ne leur est pas donnée ailleurs. Au Point du Jour à Cherbourg, centre d’art et éditeur, le livre est aussi important que l’exposition, une dimension qui imprime l’esprit de la programmation. « L’histoire du médium est intimement liée à l’édition. Nombre d’œuvres ont existé sous la forme de livres avant d’être exposées », rappelle David Benassayag, cofondateur et codirecteur de l’institution. L’exposition « Ugo Mulas », en cours, et liée à son ouvrage La Fotografia (éd. Einaudi, 1973), en témoigne.

Soutiens et coproductions

Les moyens financiers restreints des lieux de diffusion sont un autre facteur d’explication d’une telle production de « solo shows », moins difficiles à monter et moins coûteux en général qu’une exposition collective ou à thème. Car la monographie peut être soutenue par une galerie ou les ayants droit, au travers des prêts d’œuvre, ou elle peut être portée par une fondation à l’instar d’« Helmut Newton », de « Robert Mapplethorpe » et de « Raymond Depardon » au Grand Palais, ou actuellement de « Lola Álvarez Bravo » à la Maison de l’Amérique latine. L’agence Magnum, forte de ses expositions proposées clefs en main, se révèle ainsi particulièrement offensive dans la promotion de ses photographes.

L’accroissement des coproductions entre institutions, manifeste à travers l’itinérance de telle ou telle monographie, éclaire tout autant la tendance. Après Cherbourg, « Ugo Mulas » sera en janvier à la Fondation Henri Cartier-Bresson. La rétrospective « Francesca Woodman » que proposera la même institution en mai 2016 s’est bâtie dans le cadre du « Curator’s Day », une plateforme d’échanges de projets créée il y trois ans par les responsables du Bal, du Musée de l’Élysée (Lausanne) et du Nederlands Fotomuseum (Rotterdam). C’est au cours de cette journée organisée à la veille d’une édition du salon Paris Photo, réunissant une trentaine d’institutions européennes et une trentaine d’autres extra-européennes qu’Agnès Sire, la directrice de la fondation, s’est associée, avec Foam, le musée de la photographie d’Amsterdam, et le Moderna Museet de Stockholm à un projet de coproduction autour de l’exposition « Woodman ».

Légende photo

Le Centre Georges-Pompidou du côté de la rue Beaubourg © Photo Reinraum - 2011 - Domaine public

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°447 du 11 décembre 2015, avec le titre suivant : Pourquoi les expositions de photo privilégient les « solo shows »

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