Mercredi 12 décembre 2018

Perret aujourd’hui

Le Havre et Amiens face à un nouveau patrimoine

Le Journal des Arts

Le 8 septembre 2000 - 765 mots

Premier architecte moderne « classé », Auguste Perret (1874-1954) est resté comme l’apôtre du béton armé, mais, plus que les possibilités plastiques du matériau, ce sont ses qualités constructives qui ont nourri ses expériences et sa quête d’un nouveau classicisme. Dominée par la reconstruction du Havre, l’œuvre immense qu’il laisse derrière lui est au cœur des problématiques relatives au patrimoine du XXe siècle. D’autre part, la publication d’un ouvrage vient rappeler, à travers plus de 1 000 documents, l’exceptionnelle carrière des frères Perret.

LE HAVRE/AMIENS - “L’une des œuvres-types du génie français au vingtième siècle”, “le plus noble épisode de la reconstruction” : ainsi André Chastel qualifiait-il, dès 1953, dans les pages du Monde, les réalisations d’Auguste Perret au Havre. Là où la plupart n’a longtemps vu que répétition et monotonie, certains, à l’instar de l’historien de l’art, ont décelé un rythme et un ordre d’essence classique. L’exégète de Palladio ne pouvait rester insensible à cette science de la composition, des proportions, à l’art de cet architecte en quête d’un classicisme entièrement neuf, conforme aux performances du béton armé. Perret fut en effet l’apôtre de ce matériau dont il n’a cessé d’explorer les possibilités constructives sans pour autant cautionner les licences d’un Le Corbusier. Car, pour les frères Perret, “la novation ne [consiste] pas à inventer des formes mais à actualiser des types architecturaux par une pensée nouvelle de la construction”, explique Joseph Abram, dans Les Frères Perret, l’œuvre complète.

Conçue en collaboration avec ses élèves, la reconstruction du Havre (1947-1964) représente sans doute l’aboutissement de toutes ses recherches. Si l’omniprésence du béton armé, la rigueur, voire la froideur, des formes, n’ont longtemps séduit que les étudiants des écoles d’architecture, la municipalité a entrepris depuis quelques années la mise en valeur de ce qui s’apparente désormais à un véritable patrimoine : début des ravalements en 1986, exposition en 1989, édition d’un Itinéraire du patrimoine en 1994, et surtout création en 1995 d’une Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP). Si celle-ci implique un certain nombre de contraintes pour les propriétaires et les commerçants, sa souplesse permet de concilier conservation et développement économique. Elle n’est pas non plus synonyme de fossilisation, puisque l’on a vu de récents ravalements s’accompagner de mises en couleur ponctuelles (sous-face des balcons, corniches…), même si d’aucuns considèrent que ce traitement nie la valeur intrinsèque des bétons.

Dans le même temps, Amiens a lancé un concours en vue de terminer la tour Perret (1942-1951) et de lui rendre un aspect un peu plus attractif. Jamais vraiment acceptée par les Amiénois, cet édifice haut de 103 mètres, à la fois beffroi-campanile, tour, monument et immeuble résidentiel, est aujourd’hui partagé entre logements et bureaux. Écartant les solutions trop radicales, le jury a choisi à l’unanimité le projet de Thierry Van De Wyngaert. Celui-ci a conçu pour la partie sommitale un sablier lumineux dans un cube de six mètres de côté. Quant au nécessaire ravalement, il doit s’accompagner de l’ajout d’éléments de modénature et surtout du changement des menuiseries : il est prévu de débarrasser l’immeuble des fenêtres à petits bois pour accentuer la verticalité de l’édifice – et améliorer l’insonorisation. Aussi bien pour le ravalement que pour le traitement sommital, l’architecte des bâtiments de France (ABF) a demandé des pièces complémentaires, prélude possible à un rejet. Au risque de susciter l’incompréhension de la ville soucieuse de mettre en valeur ce monument embarrassant.

Traitement des bétons à l’église du Raincy (lire le JdA n° 81, 16 avril 1999), conservation d’un ensemble urbain tel Le Havre ou réhabilitation d’un bâtiment hors normes comme la tour d’Amiens, l’œuvre de Perret est au confluent de plusieurs problématiques relatives au patrimoine du XXe siècle. Après avoir été l’une des plus essentielles dans l’histoire de l’architecture moderne, comme le rappelle la publication, en un superbe ouvrage, des archives de l’entreprise “Perret frères, architectes, constructeurs, béton armé”. Le fonds Perret “tient dans les archives d’architectes français du XXe siècle une place exceptionnelle, souligne David Peyceré en introduction. Non seulement par sa qualité graphique et sa richesse en informations, mais aussi en raison de sa structure double très particulière, à la fois fonds d’une agence d’architectes et archives d’une entreprise de construction”. Composé d’un catalogue des pièces maîtresses du fonds (lettres, photographies d’époque et surtout de nombreux dessins et plans, souvent inédits) et d’un répertoire détaillé, le livre se présente lui aussi sous une forme double.

À LIRE

- Sous la direction de Maurice Culot et David Peyceré, Les Frères Perret, l’œuvre complète, éd. Institut français d’architecture/Norma, 512 p., env. 1 000 ill. n&b et coul., 495 F. ISBN 2-909283-33-X.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°110 du 8 septembre 2000, avec le titre suivant : Perret aujourd’hui

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