Samedi 7 décembre 2019

Monographie

O’Keeffe, une première en France

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 8 décembre 2015 - 776 mots

Star aux États-Unis, l’artiste reste méconnue en Europe. La belle initiative du Musée de Grenoble s’accompagne de la volonté de montrer sa peinture dans son rapport à la photographie.

GRENOBLE - « À sa mort en 1986, écrit Sophie Bernard dans le catalogue de l’exposition du Musée de Grenoble, Georgia O’Keeffe est l’artiste la plus photographiée des États-Unis. » Pas très étonnant, quand on sait que le peintre a fait la connaissance d’Alfred Stieglitz en 1916. Ce dernier a fait d’elle son modèle avec plus de 350 photographies qui s’échelonnent sur une durée de vingt ans. C’est également dans la fameuse galerie new-yorkaise de Stieglitz, le 291, que O’Keeffe se familiarise avec les photographes, et non des moindres, ainsi Paul Strand ou Ansel Adams. Cependant, l’importance de ces succès, qui contribuent à sa notoriété aux États-Unis, ne doit pas faire oublier l’essentiel : l’impact de la vision photographique sur sa peinture. Cette influence déterminante justifie pleinement la proposition du musée grenoblois de réunir les œuvres d’O’Keeffe et celles de ses amis photographes, accrochées côte à côte dans chacune des salles du parcours.

Le dialogue débute avec Stieglitz dès 1918. Pendant leurs séjours à Lake George, ils partagent tous les deux les mêmes sujets et cherchent les correspondances ou plutôt les « Équivalents » – titre d’une série de portraits de nuages réalisés par le photographe, qui répondent aux paysages quasi abstraits d’une sensualité extrême d’O’Keeffe.

Comme l’ensemble de son œuvre, ces travaux dégagent un caractère organique ; des lignes courbes, des ondulations, des spirales et des arabesques suggèrent parfois l’organe sexuel féminin (Ligne rose, 1919 ; Abstraction bleue, 1927). On le sait, l’artiste a rejeté avec véhémence cette interprétation, la considérant comme réductrice. Il n’en reste pas moins que l’on ne peut s’empêcher de relier son sujet emblématique, les fleurs, au biomorphisme, cette forme de non-figuration qui renvoie aux formes curvilignes, inspirées par une nature teintée d’accents oniriques ou sexuels.

Une nature intemporelle toutefois, tant cette peinture d’une luminosité brillante semble comme dématérialisée. Images sans poids et sans consistance, formées d’une couche de couleur mince, comme immaculée. Aucune tache, aucune irrégularité ne vient perturber les surfaces lisses de ces « épidermes ».

La révélation Strand
Certes, la pratique plastique d’O’Keeffe n’est pas totalement isolée. Même si, à la différence de la majorité des créateurs américains, elle ne fait pas le « pèlerinage » en l’Europe, on peut rapprocher sa production picturale de celle des précisionnistes (Charles Demuth, Charles Sheeler). Ces derniers, fascinés comme elle par l’image de l’Amérique, réalisent des toiles dont la surface, traversée par des rayons de lumière, est pratiquement transparente. Mais c’est encore le rapport à la photographie qui permet de comprendre la démarche d’O’Keeffe et l’impact de Paul Strand, découvert dans la revue Camera Work en 1917. Il s’agit pour elle d’une véritable révélation, si l’on en croit ce propos que l’artiste adresse à Strand : « Il semble que, ces derniers temps, j’ai regardé les choses et que je les vois comme tu les photographierais […] je crois que vous autres, les photographes, vous m’avez fait voir ou plutôt fait sentir des couleurs nouvelles. »

Strand pratique la Straight Photography, un procédé selon lequel l’objet choisi est agrandi et vu de près, au point de se transformer en formes géométriques proches de l’abstraction. À sa manière, O’Keeffe va privilégier « un style linéaire, bidimensionnel, sans profondeur, [une] composition rigoureuse, [un] éclairage parfait, [des] points de vue radicaux et harmonie des formes » (Sophie Bernard).

L’exposition décline les différents thèmes de cette œuvre : paysage rural (l’étonnante Fenêtre et porte de ferme, 1929), les gratte-ciel de New York, des paysages urbains stylisés à l’extrême, magnifiés par la lumière nocturne (Nuit sur la ville, 1926), ou encore des visions de l’Amérique profonde, ces autres images iconiques qu’O’Keeffe va peindre au Nouveau-Mexique où elle s’installe dans les années 1940.

On a le droit de se montrer moins enthousiaste face aux « Trophées du désert », ces images réalisées à partir d’os, de crânes ou de pierres. Le symbolisme un peu lourd de ces « vanités » frôle parfois le kitsch.

L’ensemble, toutefois, ne laisse aucun doute. Il s’agit d’une grande artiste américaine qui reste presque inconnue en Europe. Guy Tosatto évoque dans son introduction le « handicap du genre qui a longtemps pesé sur les artistes femmes ». Plus sur le Vieux Continent qu’aux États-Unis ? C’est loin d’être certain. Il semble plutôt que, pour le public français, l’art aux États-Unis ne commence qu’avec Pollock. Il est temps de changer cette vision.

O’Keeffe

Commissaires : Guy Tosatto, conservateur en chef et directeur du Musée de Grenoble ; Sophie Bernard, conservatrice au musée
Nombre d’œuvres : 90

Georgia O’Keeffe et ses amis photographes

Jusqu’au 7 février 2016, Musée de Grenoble, 5, place de Lavalette, 38000 Grenoble, tél. 04 76 63 44 44, www.museedegrenoble.fr, tlj sauf mardi 10h-18h, entrée 8 €. Catalogue, coéd. Musée de Grenoble/Somogy Éditions d’art, 210 p., 28 €.

Légende Photo :
Georgia O’Keeffe, Grey Blue & Black – Pink Circle (Gris, Bleu & Noir – Cercle Rose), 1929, huile sur toile, 91,4 x 121,9 cm, Dallas Museum of Art, Dallas. © Georgia O’Keeffe Museum.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°447 du 11 décembre 2015, avec le titre suivant : O’Keeffe, une première en France

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