Mantegna, la redécouverte d'un génie

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 26 septembre 2008

C’est l’événement de l’automne. Le Louvre a réuni près de 190 œuvres afin de célébrer Andrea Mantegna (1431-1506), monstre sacré de la Renaissance italienne. Objectif : révéler une autre facette de son art, longtemps envisagé sous le seul angle de sa passion pour l’Antiquité.

Zn 1443, lorsque le célèbre sculpteur Donatello (1386-1466) arrive à Padoue (Vénétie) pour exécuter les reliefs de l’autel de la basilique du Santo, le jeune Andrea n’a que 12 ans. Pourtant, cela fait déjà deux ans que ce fils de menuisier, né dans une bourgade proche, a rejoint l’atelier de Francesco Squarcione (vers 1397-1468), dont il est aussi devenu le fils adoptif.
L’histoire de l’art n’a guère retenu le nom de ce dernier pour ses qualités de peintre – on ne lui connaît que deux peintures –, mais il semble en revanche avoir été un pédagogue atypique. Son atelier aurait ainsi vu défiler plus d’une centaine d’élèves – les plus connus étant Mantegna et Crivelli –, tous attirés par le credo de leur maître : l’initiation à l’antique grâce à une pléthorique collection de gravures et d’« antiquailles », mais aussi le contact avec l’avant-garde de l’époque, c’est-à-dire avec l’art florentin. Francesco Squarcione a-t-il permis à Mantegna de rencontrer le grand Donatello, déjà âgé, au cours de l’un de ses nombreux séjours à Padoue ? Probablement, ou tout au moins quelques-uns de ses assistants qui fréquentaient l’antre du maître. Néanmoins, l’influence du sculpteur, qui ne quittera définitivement Padoue qu’en 1453, sur le jeune élève est indéniable. Ainsi de ce goût si prononcé pour une peinture presque sculpturale, au pathétisme exacerbé, dans une veine proche des dernières réalisations de Donatello.

Dans le giron des Bellini
Dès 1448, soit à 17 ans, Andrea s’estime suffisamment armé pour voler de ses propres ailes et s’installer en tant que maître indépendant. Sa première création pour son compte, un retable pour une église de la ville, est perdue. Mais l’on connaît la commande importante qu’il obtient cette même année : le décor de la chapelle des Ovetari dans l’église des Eremitani de Padoue, une œuvre de collaboration qu’il achèvera seul. Sa fascination pour l’art de l’Antiquité, mais aussi son goût pour la perspective et les jeux illusionnistes, nourris de la lecture du De Pictura d’Alberti (1435), traité humaniste sur la peinture, y sont déjà manifestes. L’ensemble a malheureusement été quasiment entièrement détruit en 1944 par un bombardement allié.
Un second événement sera décisif dans la carrière du peintre. En 1453, Andrea épouse Nicolosia, la fille de Jacopo Bellini (1400-1470), et entre ainsi dans cette puissante dynastie d’artistes vénitiens. Jusqu’en 1460, il entretient d’intenses relations artistiques avec l’un de ses beaux-frères, Giovanni, précurseur du coloris vénitien. Plusieurs tableaux, dont La Mort de la Vierge (1460, Madrid, musée du Prado), aujourd’hui attribué à Mantegna, ont ainsi fait l’objet d’hésitations dans leur attribution à Andrea ou Giovanni.

Premier coup d’éclat
Pour le Padouan, cette époque est marquée par une grande créativité, comme en témoigne son premier chef-d’œuvre, La Pala di San Zeno de Vérone, monumental triptyque peint à Padoue entre 1456 et 1459. Tout dans cet ensemble est un coup d’éclat. Sa structure, d’abord, qui brise les conventions du retable gothique divisé en panneaux, en proposant une scène principale unifiée, représentant la Vierge à l’Enfant entourée de saints. Celle-ci est composée grâce à une architecture à l’antique, à la fois fictive – peinte – et réelle – celle du cadre. Sa maîtrise de la perspective achève enfin de faire de Mantegna le nouveau chef de file de la Renaissance en Italie du Nord.
Si le panneau central du triptyque, toujours conservé à Vérone, intransportable, n’est pas présenté dans l’exposition du Louvre – il est par ailleurs en restauration –, sa prédelle (c’est à dire son soubassement), constituée de trois panneaux peints, a pu être exceptionnellement reconstituée. Depuis les saisies napoléoniennes, les trois panneaux sont en effet conservés dans l’Hexagone, seule la scène centrale ayant fait l’objet d’une restitution à l’Italie en 1815 : La Crucifixion (p. 53), tant admirée par Edgar Degas, au musée du Louvre, L’Agonie au jardin des Oliviers et La Résurrection au musée des Beaux-Arts de Tours. La Pala de San Zeno révèle aussi, par sa profusion de détails, les accointances de Mantegna avec l’art flamand, dont certains tableaux ont circulé en Italie.
La présentation, au sein de l’exposition, du Triptyque Braque (vers 1451) de Rogier Van der Weyden est là pour démontrer ce que Mantegna a pu apprendre de cette peinture. L’œuvre, qui appartient aux collections du Louvre, n’a toutefois probablement jamais été vue par l’artiste.

Peintre à la cours des Gonzague
Fort du succès de cette commande, Mantegna décide de donner une nouvelle direction à sa carrière. En 1460, il accepte la proposition du marquis de Mantoue, faite quatre ans plus tôt, d’entrer à son service. Pendant plus de 40 ans, il sera ainsi l’artiste officiel de la cour des Gonzague, travaillant successivement pour Ludovic, Frédéric, François II et son épouse Isabelle d’Este. Il leur livrera plusieurs grands décors, notamment pour La Chambre des époux (1465-1474), composant une série de fresques illustrant la vie quotidienne de la famille Gonzague.
La fin de sa vie est consacrée à un dernier chef-d’œuvre : l’ensemble des neuf toiles monumentales des Triomphes de César (Hampton Court, collections royales britanniques) dont la destination initiale reste inconnue mais dont le succès a été immédiat, comme en témoigne le nombre important de copies.
Andrea Mantegna meurt à Mantoue en 1506, avant d’avoir achevé le décor de sa chapelle funéraire dans l’église Sant’Andrea, construite par Alberti, et ce alors qu’Albrecht Dürer s’acheminait vers la ville. La rencontre entre ces deux figures sacrées de l’histoire de l’art n’aura jamais lieu

Biographie

1431
Naissance à Isola di Carturo (près de Venise).

1441
Étudie dans l’atelier de Squarcione, à Padoue.

1459
Achève le monumental triptyque de l’église San Zeno de Vérone.

1460
Devient artiste à la cour de Ludovic III Gonzague, marquis de Mantoue.

1465
Peint Le Christ mort et le Saint Sébastien.

1474
Achève la Chambre des Époux.

1488
Le pape Innocent VIII fait appel à Mantegna pour décorer une chapelle du Vatican.

1506
Mantegna meurt à Mantoue.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°606 du 1 octobre 2008, avec le titre suivant : Mantegna, la redécouverte d'un génie

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque