Dimanche 8 décembre 2019

Art contemporain

Les transgressions magistrales de Baselitz

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 15 février 2018 - 880 mots

RIECHEN / BÂLE

La Fondation Beyeler présente une vaste exposition du peintre et sculpteur allemand né en 1938. Les œuvres, datées des années 1960 à 2017, poursuivent son entreprise de déconstruction de la figuration traditionnelle.

Amateurs de peinture plaisante, séduisante ou décorative, rebroussez chemin. Il suffit d’ailleurs de se souvenir de la déclaration provocante de Georg Baselitz, « l’Allemagne est le pays des tableaux laids », reprise dans nombre d’ouvrages, pour faire l’impasse sur cette formidable rétrospective. À n’en pas douter, les toiles réunies à la Fondation Beyeler à Bâle ne trouveront pas leur place dans un salon au-dessus d’une cheminée. Cette peinture puissante rejette l’harmonie et l’équilibre au profit de l’asymétrie et de l’outrance ; crue, sans fioritures ni lustre, d’une brutalité inouïe, autrement dit magnifique et vivante, elle nous agresse sans ménagement.

Retour en arrière : en 1963, La Grande Nuit dans le seau met en scène un gnome hideux, le sexe disproportionné dressé vers le spectateur, en train de se masturber. Qualifiée d’obscène et de pornographique, la toile fait scandale, au point d’être placée sous séquestre par les pouvoirs publics pour outrage à la pudeur. Les excroissances phalliques que cet être difforme affiche heurtent toutes les règles du bon goût. Cette façon de l’artiste de « se décharger » sur la surface peinte défie la morale bourgeoise d’une société allemande qui, à la lumière d’un passé récent, s’interdit tout excès.

Présence sans médiation
Presque un demi-siècle après sa création, l’œuvre ne laisse pas le spectateur indifférent. De fait, à l’inverse de l’élégance raffinée avec laquelle Egon Schiele met en scène une sexualité non moins osée, le « crime » de l’artiste allemand est de clamer sa dose de maladresse volontaire, parfois poussée jusqu’à son comble. Usant tantôt de couleurs criardes, tantôt de tons boueux, cette peinture gestuelle à l’huile épaisse semble lutter avec et contre la matière. Lutter voire piétiner, car dans la même salle on trouve la première série de Baselitz, les « Pieds » (1960-1963). Cette partie du corps, entière ou fragmentée, grossièrement rendue, recouvre l’essentiel du champ et ne laisse qu’une partie réduite du fond inoccupé. Plus qu’une représentation, c’est une présence sans aucune médiation qui s’impose au regard. Matière en forme de pied ou entrée de plain-pied dans la peinture.

Le parcours chronologique suit ainsi les premières années de Baselitz, né en RDA, et qui s’installe définitivement à Berlin-Ouest en 1963. La peinture abstraite y domine et permet de « faire abstraction » du contexte historique lourd de conséquence. « Effacer le passé en abandonnant les images qui risquaient de le refléter, tel fut le rôle que la peinture non figurative allait parfaitement remplir […] ce qui restait de l’Allemagne était amnésique, sans passé, dépersonnalisé », écrit Violette Garnier dans L’Art en Allemagne, 1945-1995 (Nouvelles éditions françaises, 1997).

La transgression effectuée par Baselitz est celle de l’affirmation d’un droit à la figuration, au retour au sujet, mais un sujet « contre-productif », qui recherche avant tout la provocation en rappelant l’histoire récente de son pays. Afin de parer à toute ambiguïté et pour rendre évident l’élément critique de son œuvre, l’artiste brise le tabou et recourt à la laideur et à l’ironie, qui l’opposent clairement à toute esthétique consensuelle. L’ironie trouve toute son expression dans les séries de tableaux que Baselitz dénomme « Héros » ou « Types nouveaux », par dérision envers les idéologies ayant voulu créer un homme nouveau et héroïque. Peu nombreux ici – l’ensemble était exposé récemment à Francfort-sur-le-Main et à New York –, ces colosses ou marionnettes géantes, au corps monumental prolongé par une tête minuscule, sont à la fois inquiétants et fragiles.

À partir de là, Baselitz entame un long processus de déconstruction systématique de la figuration traditionnelle et prend pour cible principale, l’être humain. Avec un acharnement de plus en plus véhément, Baselitz fait voler le corps en éclats dans B pour Larry (1967).

En 1969 enfin, l’artiste porte un coup fatal et définitif à l’image héroïque de l’homme, en inventant une figure stylistique qui devient par marque personnelle le motif inversé. Selon Baselitz, les personnages qui se présentent tête en bas sont une manière de défier la lecture habituelle et obligent le spectateur à établir une distance avec le contenu narratif, anecdotique, de la représentation. Certains sujets restent toutefois trop connotés – les aigles, les arbres saignants – pour être vidés de leur sens et regardés uniquement sur le plan formel.

Une sculpture liée à l’expressionnisme
À côté des tableaux dont les plus récents datent de 2017, la manifestation présente quelques sculptures qui montrent clairement les liens de Baselitz avec l’expressionnisme. L’artiste découpe le bois à la scie, réalise des arêtes aiguës, des formes anguleuses, qui remplacent les transitions graduelles caractéristiques du corps. Les proportions évoquent l’art africain, les taches de couleurs stridentes sont irrégulières et arbitraires. Son Modèle pour une sculpture (1980) produit un véritable choc. À partir d’un bois oblong, à peine équarri, émerge par l’adjonction d’un torse arrondi, d’une tête et d’un bras levé, une sculpture mi-couchée, mi-redressée. Provocateur, le geste ambigu de la main rappelle le salut hitlérien. Ironie acerbe, une volonté d’exorciser un passé pesant… Baselitz, comme toujours, refuse ce type d’interprétation pour son œuvre. C’est son droit. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile, pour le spectateur, de ne pas songer au rapport problématique de Baselitz avec une Histoire, celle d’une terre natale qui a été contaminée par l’idéologie fasciste.

INFORMATIONS

Baselitz,
jusqu’au 29 avril, Fondation Beyeler, Baselstraße 101, Riehen/Bâle, Suisse.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°495 du 16 février 2018, avec le titre suivant : Les transgressions magistrales de Baselitz

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