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ENQUÊTE

Les métiers de l’exposition veulent s’organiser

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 24 juillet 2020 - 1723 mots

Méconnus du grand public, les concepteurs d’exposition souhaitent que leurs savoir-faire soient mieux valorisés. La filière, qui a du mal à se compter, appelle à la création d’un « Centre national de l’exposition » pour affirmer sa spécificité et évaluer son poids économique dans le secteur culturel.

Scénographie du Pavillon de la France à EXPO 2015 qui s'est tenue à Milan, architectes XTU, scénographes Studio Adeline Rispal. © Photo Luc Boegly
Scénographie du Pavillon de la France à EXPO 2015 qui s'est tenue à Milan, architectes XTU, scénographes Studio Adeline Rispal.
© Photo Luc Boegly

Ce sont les noms qui figurent au « générique » des expositions, et sur lesquels on jette parfois un bref regard en quittant la dernière salle du parcours. Muséographes, scénographes, régisseurs, graphistes, éclairagistes… : le nombre de professions nécessaires pour construire une exposition dépasse souvent l’imagination de ses visiteurs. Ces acteurs ne sont pas toujours bien connus des professionnels. Pourtant, avec l’essor des expositions temporaires, locomotive économique des musées, la filière grossit et se professionnalise. Composés d’une constellation de PME, d’indépendants et de salariés, les métiers de l’exposition souhaitent désormais s’organiser pour peser. Le 12 mai dernier, c’est dans une tribune parue dans Le Monde que Xpo, Fédération des concepteurs d’expositions, appelle à la création d’un « Centre national de l’exposition » (CNE), agence publique autonome conçue sur le modèle des Centres nationaux du livre ou du cinéma.

Créée en 2019, la fédération Xpo regroupe sept associations de professionnels. « Toutes ces associations défendaient leur métier de leur côté ; notre raison d’être, c’est de défendre l’ensemble des métiers de l’exposition », explique Adeline Rispal, présidente de la Fédération et scénographe. Avec le « CNE », Xpo tient un projet rassembleur dont l’objectif est d’organiser la filière et, surtout, de faire entendre sa voix. « Il y a 65 millions de visiteurs par an dans les musées français, dont nous créons les parcours permanents et temporaires, mais nous n’avons aucun lieu pour être entendus », déplore Adeline Rispal.

Le « CNE » deviendrait aussi la vigie qui manque aujourd’hui. Aucune veille n’existe pour la filière, comme le rappelle la tribune, et les informations sur le poids économique et le nombre des acteurs sont absentes. Impossible de savoir ce que représentent les métiers de l’exposition dans l’économie de la culture. Difficile également de dénombrer les personnes vivant de l’industrie de l’exposition, et d’en estimer la part de salariés travaillant en institution et celle constituée d’indépendants. « C’est tout l’enjeu du “CNE”, analyse Alexandre Colliex, directeur de Manifesto Expo, société spécialisée dans la production et l’itinérance d’exposition. On a besoin de ces informations pour exister, et pour dire ce que nous représentons en termes d’emplois. » « On a beaucoup de mal à se compter, puisque nous sommes à cheval sur le patrimoine, le design, les arts visuels et l’architecture », abonde Adeline Rispal.

Même le nombre d’expositions produites chaque année fait défaut : « Pour les musées de France, ces données existent, affirme Jacqueline Eidelman, ancienne cheffe du département de la politique des publics au ministère de la Culture. On a la source puisque c’était une question posée aux membres du réseau. Mais c’est un chiffre plus ou moins exploité. » Quelques données approximatives esquissent l’ampleur du marché de l’exposition en France : entre 2008 et 2016, un échantillon de 800 musées de France aurait produit autour de 10 000 parcours temporaires. Un chiffre qui ne tient pas compte de la multiplication des expositions dans des bibliothèques, archives, grands magasins, mais aussi dans des centres de culture scientifique et des musées privés.

Des appels d’offres inadaptés

Incomplets, ces chiffres témoignent néanmoins de l’éclosion de nouveaux métiers depuis une vingtaine d’années pour faire face à la demande d’expositions croissante. L’apparition de ces professions spécialisées ne s’est cependant pas faite sans frictions, comme le note Jacqueline Eidelman : « Il y a une tension historique entre ceux qui conçoivent le discours scientifique et ceux qui le mettent en exposition. Il faut se souvenir que, pendant des années, c’était le travail d’une seule et même personne. » Ces nouveaux venus marquent aussi l’incursion du secteur privé dans un secteur géré jusque-là majoritairement par le public. Et la greffe a du mal à prendre.

Le recours systématique à l’appel d’offres illustre le malentendu qui perdure entre les musées ou collectivités publiques et leurs prestataires, PME ou indépendants. Pour ces petites structures, répondre à un appel exige un travail important sans garantie de décrocher le contrat, avec des commanditaires parfois très gourmands. Productrice de dispositifs multimédias, Laurence Bagot se souvient ainsi de l’appel d’offres d’un grand musée scientifique : « Il y avait une quinzaine de films explicatifs, et il était attendu quatre ou cinq propositions par film. C’était un travail à perte, et lorsqu’on leur a fait remarquer, la réponse a été : “C’est sympa d’avoir le choix”. »

Les appels d’offres témoignent aussi de la méconnaissance voire de l’ignorance, chez les maîtres d’ouvrage, de ces professions et de leur rôle dans la création d’une exposition. « Il y a de nombreux amalgames entre scénographes et muséographes, même chez les directeurs de musée, rapporte la scénographe Cécile Degos. Je me suis retrouvée deux ou trois fois dans la situation de refuser un marché parce que l’on me demandait d’écrire un programme scientifique. » De l’autre côté, les collectivités et musées pâtissent également de ce « tout-à-l’appel d’offres ». « Il y a de la souffrance des deux côtés, résume Laurence Bagot. Les maîtres d’ouvrage évoluent dans une bureaucratie inouïe qui rend chaque projet compliqué. »

Pour leur faciliter le travail, l’association Scénographes a édité il y a dix ans un guide des bonnes pratiques. Le document de 150 pages détaille toutes les étapes de conception d’une exposition, de la définition d’un projet scientifique aux contrats d’assurance. « Beaucoup de maîtres d’ouvrage nous félicitent encore pour ce travail, explique Jean-Jacques Bravo, vice-président de l’association. Les élus qui veulent monter une exposition sont perdus, ils ne savent pas à qui s’adresser. Les collectivités ont un énorme besoin de savoir-faire. »

Besoin d’un espace de dialogue

À l’évidence, il manque à cette filière une structure qui facilite le dialogue entre les partenaires. « Il y a les combats d’arrière-gardes des anciennes professions, les tensions entre différentes catégories de musées, celles entre le privé et le public dont le fonctionnement n’a rien à voir. Tout cela est un bouleversement », résume Jacqueline Eidelman. Avec un « Centre national de l’exposition », les professionnels de l’exposition espèrent fluidifier ces échanges. Mais ils comptent aussi faire entendre leur voix pour peser : « C’est excessivement important qu’il y ait un regroupement, au vu de la crise actuelle, souligne Alexandre Colliex. On voit bien aujourd’hui que la filière automobile est bien mieux organisée pour parler à l’État et obtenir des aides que des filières culturelles pourtant reconnues. »

Avec le ministère de la Culture, la communication semble difficile. Deux journées professionnelles ont pourtant été organisées rue de Valois en novembre et janvier dernier, au cours desquelles a été abordée la question de la commande publique, et évoquées deux problématiques qui préoccupent la filière exposition : l’arrivée des outils de médiation numérique et l’éco-conception de parcours muséographiques. Deux journées aussi attendues que décevantes pour les professionnels : « Tout le monde était extatique à l’idée de ces journées, mais au final c’était assez lambda, relate Laurence Bagot ; ça devait déboucher sur un outil de réflexion, mais on nous a claqué la porte au nez. » Contacté par le Journal des Arts, le ministère de la Culture n’a pas répondu à nos questions.

Pour les membres de la Fédération Xpo, ces journées sont à l’image de la désinvolture avec laquelle la Rue de Valois traite le sujet. « Ils considèrent que les musées, c’est eux, et que les musées gèrent le sujet des expositions. Dans leur vision, nous ne sommes que des sous-traitants, des balayeurs… », soupire Adeline Rispal. Lors du dernier Salon international des musées, lieux de culture et tourisme (Sitem), les professionnels de l’exposition ont pu apprécier le retard pris par le secteur public et le ministère sur ces questions : « Nous avons présenté nos définitions de l’exposition et des différents métiers à cette occasion, explique Adeline Rispal, et beaucoup de gens des institutions et du ministère nous en ont félicités. C’est très bien, mais c’est hallucinant qu’on en soit encore là aujourd’hui. Imaginez si, dans le cinéma, on devait définir ce qu’est un réalisateur ou un scénariste chaque fois qu’on en parle. » Difficile dans ces conditions de faire reconnaître la conception ou l’organisation de l’exposition comme une production intellectuelle : c’est pourtant le prochain combat de la Fédération Xpo.

Scénographe/muséographe : qui fait quoi ?

Profession. Tous les acteurs de la filière exposition le soulignent : des confusions sont encore entretenues sur les missions propres à chaque métier dans la chaîne de production. Pourtant, muséographes et scénographes exercent un métier bien différent. « Notre rôle, c’est créer le contenu, résume Judith Naslednikov, muséographe au Musée de l’Homme. On absorbe du savoir sur le sujet de l’exposition, on lit, on se documente, et à partir de ça on écrit un programme d’exposition. » Ce travail de création intellectuelle passe par plusieurs phases : l’élaboration d’une note d’intention puis d’un synopsis et d’un pré-programme avant le programme final. Ce document déploie le sujet traité dans les espaces, et détaille les dispositifs utilisés pour son aspect médiation : multimédia, vidéos, textes, etc. C’est à partir de ce programme que le scénographe travaille, et conçoit le parcours de l’exposition. « Dans les appels d’offres, on nous donne une liste d’œuvres, un espace, un budget, et on doit composer une belle visite avec », explique Cécile Degos, scénographe. Une fois le marché remporté, le scénographe devient le chef d’orchestre du chantier en coordonnant les différents corps de métier, des graphistes aux éclairagistes en passant par les peintres… « Le métier demande des compétences diverses, indique Cécile Degos. Il faut dessiner des plans, des vues en 3D, et sur les chantiers il faut aussi savoir parler à des collectionneurs, des peintres, des directeurs de musée. » Parmi les professions qui collaborent avec le scénographe sur le chantier, certaines sont spécialisées dans l’exposition : « Mon éclairagiste ne fait que de l’exposition, rapporte la scénographe, Derrière ces métiers de conception, d’autres professions prennent de l’ampleur, comme les régisseurs qui gèrent les prêts, les installations d’œuvres et le suivi des marchés. « C’est un métier de plus en plus répandu, il y en a partout», observe Judith Naslednikov.Le modèle de production diffère toutefois selon les musées. Dans les musées de sciences, le muséographe crée le lien entre le commissariat scientifique et les visiteurs. Mais dans le musées de beaux-arts, la figure du conservateur-commissaire condense les deux fonctions. Cécile Degos, spécialisée dans les expositions d’art, confie ainsi travailler pour la première fois en vingt ans de carrière avec un muséographe :

 

Sindbad Hammache

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°549 du 3 juillet 2020, avec le titre suivant : Les métiers de l’exposition veulent s’organiser

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