Mardi 22 septembre 2020

Musée

Le vrai coût des expositions

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 5 septembre 2020 - 1728 mots

Vive la rentrée et, avec elle, l’ouverture des expositions de l’automne dans les musées. Ces dernières ont souvent demandé beaucoup de préparation et un investissement important. Mais combien coûte une exposition ? Et quels sont les différents postes de dépenses ?

Mise en place d’un moulage en plâtre de la Victoire de Samothrace pour l’exposition « Laboratoire d’Europe Strasbourg », en 2017. © Musées de la ville de Strasbourg
Mise en place d’un moulage en plâtre de La Victoire de Samothrace pour l’exposition « Laboratoire d’Europe Strasbourg », en 2017.
© Musées de la ville de Strasbourg

Indispensables au rayonnement des musées, les expositions sont en réalité un média assez récent. « En France, l’idée que le parcours permanent ne suffit plus et qu’il faut proposer des événements sous la forme d’expositions temporaires pour attirer le public n’apparaît que dans les années 1950 », remarque Jérôme Glicenstein, professeur des universités spécialiste de l’histoire des expositions. « Évidemment, les premières expositions étaient incomparables en termes financiers et d’organisation avec celles d’aujourd’hui. C’était beaucoup plus informel et nettement moins onéreux. Il y a eu un basculement progressif vers une véritable industrie culturelle, qui a entraîné une spectaculaire professionnalisation des métiers de l’exposition et une démultiplication des postes de dépenses. » Pour le quidam, difficile en effet d’imaginer le coût de ces projets ainsi que l’organisation qu’ils requièrent.

Des budgets confidentiels

D’autant que la majorité des grands établissements entretient le flou sur le coût réel en ne divulguant que le budget global de leur programmation. Paris Musées communique ainsi sur le chiffre de huit millions d’euros pour l’ensemble de la programmation de ses différents sites en 2020. Tandis que le Louvre annonce un budget global hors mécénat entre 3,5 et 3,7 millions par an. « Ces sommes ne sont pas représentatives, avance un chargé de production. Car les expositions ambitieuses coûtent en réalité entre un et deux millions chacune, voire plus pour les très gros événements réunissant des œuvres prestigieuses du monde entier. Les accords avec les grands mécènes, sans qui nous ne pouvons plus supporter de tels projets, et les négociations avec nos partenaires internationaux nous imposent souvent la confidentialité. » Le Musée d’Orsay est l’un des rares établissements parisiens à détailler le budget de chaque manifestation. Et les chiffres sont éloquents. « Au-delà des étoiles » a coûté 1,3 million en 2017, « Âmes sauvages » 500 000 euros en 2018, tandis que « Picasso bleu et rose » a explosé les compteurs avec plus de 2,5 millions en 2019. Des variations importantes qui s’expliquent par le nombre d’œuvres, leur localisation et leur valeur d’assurance.

Les expositions blockbusters ne sont toutefois pas l’apanage des grands établissements parisiens. Le Musée des beaux-arts de Lyon programme ainsi des projets d’envergure, comme récemment « Henri Matisse, le laboratoire intérieur » (1,4 million en 2017) et « Claude, un empereur au destin singulier » (610 000 euros en 2018). Tout comme le Musée Granet qui a investi 750 000 euros dans son exposition de la rentrée « Pharaon, Osiris et la momie ». Un budget important, réparti sur trois exercices, qui englobe notamment une vaste campagne de restauration de sa collection d’égyptologie mais aussi la création d’outils de médiation innovants et la publication d’un ouvrage de référence sur ce fonds.

Toutefois, les disparités entre Paris et la province sont plutôt la règle. L’enveloppe allouée aux musées de Strasbourg représente par exemple 1,3 million à répartir entre dix institutions. Les budgets fluctuent entre 15 000 et 500 000 euros. La fourchette basse concerne de petits projets centrés sur la mise en valeur des collections complétées par quelques prêts et des aménagements scénographiques légers, tandis que la fourchette haute correspond aux grosses expositions. À titre d’exemple, l’exposition événement de la rentrée consacrée à Huysmans représente un budget de 400 000 euros. Tous les cinq ans environ, les musées de la ville produisent toutefois une très grande exposition, de l’ordre de 1,5 million, comme ce fut récemment le cas pour la spectaculaire « Laboratoire d’Europe Strasbourg, 1880-1930 ». « Les moyens alloués à chaque projet varient énormément », observe Carole Benaiteau, muséographe indépendante, directrice de l’ouvrage Concevoir et réaliser une exposition (Eyrolles), qui ajoute : « Le budget d’une exposition moyenne est de 500 000 euros. Avec cette somme, on organise une exposition de 300 à 400 m2, avec des prêts extérieurs, une jolie scénographie et de l’audiovisuel. »

Le catalogue

« Le public l’ignore mais organiser une exposition est un projet au long cours qui dure en moyenne trois ans et qui mobilise des professionnels aux compétences extrêmement variées, allant de l’historien de l’art à l’éclairagiste », résume Carole Benaiteau. « Sur un gros projet, il peut y avoir jusqu’à vingt-cinq personnes qui travaillent de concert. » Une fois le projet décidé et calé dans la programmation, le travail de recherche est engagé et une note d’intention est rédigée par le commissaire. C’est là qu’intervient le chargé de production qui va formaliser une liste d’œuvres, établir un budget et mettre en place un rétroplanning.

C’est à ce moment-là aussi que commence le travail sur le catalogue. Un objet fondamental, puisqu’il garde la trace de l’événement pour la postérité. Les organisateurs lui consacrent donc un budget assez important, de l’ordre de 60 000 à 75 000 euros pour un beau catalogue relié (plus de 200 pages et 250 illustrations environ). « Une fois que l’on a une idée de ce qui sera concrètement présent dans l’exposition, on fait intervenir une équipe de scénographie qui va donner une ambiance spatiale et les conditions pour accrocher les œuvres », poursuit la muséographe. « La scénographie peut représenter un poste de dépenses important surtout s’il y a beaucoup de constructions et d’audiovisuels et si on fait appel à un scénographe très prisé. Cela représente environ un quart du budget. »

Les assurances

Une fois ces étapes lancées, entre en jeu le régisseur. Un acteur-clé qui gère deux pôles incontournables, complexes et budgétivores. « L’assurance et le transport représentent en effet entre 50 et 60 % du budget d’une exposition de taille moyenne », précise Ludovic Chauwin, régisseur des collections des musées de la Ville de Strasbourg et vice-président de l’Association française des régisseurs d’œuvres d’art. « Le montant de la prime d’assurance dépend évidemment de l’importance des œuvres et des contrats que l’on peut négocier avec des compagnies d’assurance. À Strasbourg, nous avons des accords-cadres, donc nous bénéficions de taux assez intéressants qui nous ont permis de faire baisser les frais. Toutefois, il arrive parfois qu’un prêteur nous impose son assurance et on n’a alors aucune marge de négociation sur la prime. » Hors accord-cadre, allégeant la note, la facture peut être très salée puisque le taux moyen de calcul de la prime d’assurance est d’un pour mille. Par exemple, pour une œuvre estimée à un million, l’emprunteur devra s’acquitter d’une prime de 10 000 euros, lui assurant une garantie de « clou à clou », c’est-à-dire couvrant l’œuvre depuis le moment où elle est décrochée de chez son propriétaire jusqu’à son retour. La valeur d’une œuvre étant fixée par son propriétaire et corrélée à la cote de l’artiste. Problème, les valeurs d’assurance ont flambé depuis vingt ans, parallèlement à l’inflation galopante du marché de l’art.

Voyage, voyage

Mais le poste qui a littéralement explosé ces dernières années est sans conteste le transport. Un renchérissement qui s’explique par des demandes toujours plus strictes de la part des prêteurs concernant la sécurité des œuvres et la conservation préventive. « Les œuvres sont désormais systématiquement accompagnées et surveillées par des convoyeurs qui veillent sur elles depuis leur point de départ jusqu’à leur installation. Il s’agit d’une mission assez longue qui engendre évidemment des coûts de déplacement », souligne Ludovic Chauwin. D’autant que ces convoyeurs, qu’ils soient conservateurs, restaurateurs, régisseurs ou assistants d’artistes, se déplacent selon des modalités spécifiques et onéreuses. Notamment dans le cas des transports aériens. Car si les œuvres de moins de 1,80 m peuvent voyager sur des vols passagers, pour des raisons techniques d’affrètement et de sécurité en cas d’annulation de vol, leur accompagnateur doit voyager en classe business. Ce qui alourdit évidemment le budget. Sans même parler des œuvres de grande dimension qui, elles, voyagent sur des vols cargo occasionnant, là aussi, des coûts élevés. « Nous sommes, avec les vétérinaires, la seule profession à être autorisée à voyager sur un vol cargo », souligne le régisseur. Le budget transport englobe d’autres frais considérables comme la caisserie. Les caisses servant à la protection et au transport des œuvres sont en effet réalisées sur mesure et destinées à un usage unique le temps d’une exposition. Cela peut représenter un budget considérable, car les prêteurs exigent souvent des caisses ultra perfectionnées comme les caisses « super-isothermes ». Ces écrins de luxe, qui enferment le climat dans lequel se trouve l’œuvre au quotidien afin d’avoir une régulation très lente, coûtent la bagatelle de 5 000 à 6 000 euros pièce. Les choses pourraient toutefois évoluer prochainement, car plusieurs opérateurs sont en train de développer des caisses de réemploi. De quoi faire sensiblement baisser l’addition, mais aussi la facture environnementale des expositions.

L’ère des commissaires

« Jusqu’aux années 2000, c’était essentiellement les conservateurs qui réalisaient les expositions », analyse Jérôme Glicenstein. « Les institutions ont de plus en plus recours à des spécialistes et à des personnalités qui n’ont aucune qualification mais dont le nom résonne auprès du public. Le nombre de commissaires extérieurs a littéralement explosé, c’est une tendance de fond. Il s’agit parfois de conservateurs d’autres musées, mais le plus souvent de commissaires indépendants, c’est-à-dire des critiques ou des historiens de l’art. Les organisateurs font appel à ces commissaires pour leurs connaissances et leur carnet d’adresses. S’attacher les services de ces professionnels, c’est l’assurance d’obtenir les prêts désirés et de monter une exposition qui fonctionne très bien. Leur rémunération est opaque. Même s’il est difficile de généraliser, on peut estimer que leur dédommagement se chiffre en dizaines de milliers d’euros pour les commissaires les plus demandés. »

Isabelle Manca

Une communication essentielle

« La communication est un poste fondamental. Pour les grands projets, le budget est parfois équivalent à celui de l’exposition elle-même, souligne Carole Benaiteau. Pour que le public soit au rendez-vous, il faut déjà qu’il ait connaissance de l’existence de votre projet. Dans les villes où il y a une offre pléthorique, il faut sortir du lot et cela passe par une stratégie publicitaire très active. Les musées font appel à des agences de communication, nouent des partenariats avec les médias, organisent des campagnes d’affichage, des vernissages et font réaliser et diffuser des bandes-annonces. » Le Musée Granet a ainsi misé sur cette stratégie pour son exposition « Pharaon, Osiris et la momie » en mettant sur pied une vaste campagne de communication qui multiplie les adresses au public : affichage, tiré à part diffusé avec la presse quotidienne régionale, numéros spéciaux ainsi qu’un spot publicitaire. De quoi mettre toutes les chances de son côté pour se distinguer dans l’actualité dense de la rentrée.

Isabelle Manca

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°736 du 1 septembre 2020, avec le titre suivant : Le vrai coût des expositions

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