Vendredi 25 septembre 2020

ART MODERNE

Léger le machiniste

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2017 - 681 mots

La rétrospective présentée au Centre Pompidou-Metz met en lumière la synthèse opérée par le peintre entre l’esthétique industrielle et son engagement en faveur du progrès social.

Metz (Moselle). Intelligente et parfaitement accrochée, l’exposition au Centre Pompidou-Metz va-t-elle dissiper le malentendu qui entoure l’œuvre de Fernand Léger (1881-1955) ? Certes, il serait absurde de prétendre que ce dernier appartient à une catégorie inaugurée par les romantiques : celle de l’artiste maudit. Pourtant, malgré l’estime des spécialistes, cette œuvre est loin de faire l’unanimité auprès du grand public. Face au succès des autres « ténors » de la modernité (Matisse, Picasso, Kandinsky), une réticence relative vis-à-vis de Léger perdure. Léger, qui ne se faisait guère d’illusion sur l’ampleur de la réception populaire de sa création, en serait certainement le dernier étonné. Ce fervent partisan de la démocratisation de l’art répétait à toute occasion : « Si nos œuvres n’ont pas pénétré dans le peuple, c’est la faute […] à l’ordre social actuel et non parce que ces œuvres manquent d’humanité (1). »

De fait, à l’heure où la peinture contemporaine ne semble plus poser d’obstacle au regard, celle de l’artiste normand heurte l’œil du spectateur par la dureté de ses contours coupants, par la froide précision de ses formes qui excluent toute émotion, par l’agressivité de sa gamme chromatique aux tonalités éclatantes, par la raideur et l’inexpressivité de ses personnages brutalement imbriqués dans des éléments mécaniques. Tout laisse à croire que, malgré les efforts pédagogiques déployés par le peintre, malgré sa recherche « d’un art compréhensif pour tous, sans subtilité », son langage plastique, son œuvre composée comme une machine de précision, ne communiquent pas aux spectateurs la dimension utopique visée.

L’irruption de la machine dans la vie quotidienne
Il est temps de comprendre que Léger, comme les futuristes ou Robert Delaunay, totalement investis dans la vie moderne, cherchait à démontrer par sa production plastique les racines communes entre les changements techniques et les transformations artistiques. Les Éléments mécaniques (1917), placés à Metz dans la section « Esthétique de la machine », sont des témoins enthousiastes de l’insertion de la machine dans la vie quotidienne et de sa puissante beauté. Certes, Léger déjà avait subi l’attraction cézannienne selon laquelle les motifs peuvent se réduire à des formes géométriques. L’aboutissement de cette recherche, concrétisée par la série « Contraste de formes » (1913-1914), aux confins de l’abstraction, est l’apprentissage d’un répertoire de formes le plus souvent cylindriques, de ces « tubulures » dont le peintre se servira par la suite pour créer un nouvel ordre figuratif.

Paradoxalement, c’est pendant la guerre que le sujet retrouve tous ses droits. La culasse d’un canon, ouverte en plein soleil, a pour lui l’effet d’une révélation plastique déterminante. Ébloui par cette forme qui conjugue harmonie parfaite et précision du métal, il exécute La Partie de cartes (1917-1918). Ce merveilleux tableau, en provenance du Musée Kröller-Müller (Otterlo, Pays-Bas), est un des moments exceptionnels de l’exposition. Puis, cet apprenti architecte s’adonne à son sujet de prédilection : la ville. Chez Léger, elle est, dans sa version monumentale, la célébration de l’intensité cacophonique d’un paysage urbain. La ville mais aussi ses habitants, qui jouent un rôle de plus en plus important dans cet univers pictural. Et justement, c’est l’allure que prennent les figures humaines, « compressées » dans un espace rétréci et resserré, qui rend la peinture de Léger « impénétrable ». Elle semble, de prime abord, à l’opposé de toute vision humaniste admise. Mais c’est oublier un peu vite que, pour l’artiste, il ne s’agit pas d’une mise en scène de l’aliénation, de la dépersonnalisation caractéristique du XXe siècle. C’est plutôt, dans un art sans concession et qui rejette toute séduction, la volonté utopique d’une synthèse entre un humanisme socialement engagé et l’esthétique industrielle. Les autres sections de l’exposition, qui déroulent les thèmes populaires traités par Léger, le cinéma ou son engagement politique, en sont la preuve.

En complément de la manifestation du Centre Pompidou-Metz, une présentation plus modeste au Musée Fernand-Léger à Biot (Alpes-Maritimes) met en scène élégamment son « réseau » amical et artistique : Arp, Archipenko, Le Corbusier, Calder ou Lipchitz. Deux bonnes raisons pour mieux regarder Léger.

(1) Fonctions de la peinture, éd. Denoël, 1965.

ENTRETIEN
jusqu’au 30 octobre, Centre Pompidou-Metz, 1, parvis des Droits-de-l’Homme, 57020 Metz.
Vis-à-vis. Léger et ses amis,
jusqu’au 30 octobre, Musée Fernand-Léger, 255, Chemin-du-Val-de-Pôme, 06410 Biot.
Légende Photo
Fernand Léger, La Partie de campagne (deuxième état), 1953, huile sur toile, 130,5 x 162 cm, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris. © Photo : Centre Pompidou/Service de la documentation photographique du MNAM/dist. RMN.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : Léger le machiniste

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