Dimanche 25 octobre 2020

Art ancien - Art contemporain

360°

Le panorama, spectacle du monde

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 1 juillet 2015 - 646 mots

Le Musée Rath, à Genève, évoque les multiples formes que revêt la vision panoramique depuis son invention à la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours

GENEVE - Il est aujourd’hui difficile d’imaginer l’impact sur les citadins européens du XIXe siècle qu’a eu la transformation effrénée de leur environnement. À la fin du siècle, Gustave Caillebotte a représenté les habitants d’immeubles flambant neufs conçus par le baron Haussmann penchés sur leur balcon pour assister au spectacle d’un Paris éventré et grouillant. Claude Monet s’est installé à ce même balcon pour tenter de capter l’énergie urbaine émanant des boulevards et l’apparente infinitude de ces paysages inédits (dans Boulevard des Capucines [1873], par exemple).

Au siècle précédent déjà, le besoin de dominer visuellement la ville qui s’étire vers le ciel et s’étend à perte de vue se faisait sentir dans les grands centres urbains ; c’est un Anglais qui donnera le premier aux Édimbourgeois la possibilité de contempler l’image de leur ville. En 1787, Robert Barker, peintre miniaturiste et portraitiste de son état, invente la première rotonde panoramique dépeignant une vue des toits d’Édimbourg à 360°. Après avoir traversé un couloir obscur, le visiteur monte un escalier en colimaçon et accède à une plateforme circulaire entourée de garde-corps. Autour de lui s’offre un spectacle peint sur une toile d’une douzaine de mètres de haut et de plus d’une centaine de mètres de circonférence, le tout éclairé d’une lumière naturelle, venant des lucarnes bordant la toile. L’illusion de domination, doublée d’un sentiment de vertige, est saisissante. Une dizaine d’années plus tôt, le naturaliste et géologue suisse Horace Benedict de Saussure, considéré comme le premier alpiniste, avait consigné la vue depuis le glacier du Buet (Haute-Savoie)… et inventé le relevé circulaire.

Collaboration fructueuse
Cette belle concomitance historique entre une entreprise artistico-commerciale destinée au plus grand nombre et un truchement graphique à des fins scientifiques a convaincu Laurence Madeline, conservatrice des Musées d’art et d’histoire de Genève, et Jean-Roch Bouiller, conservateur au MuCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) à Marseille, d’unir leurs spécificités respectivement artistique et sociétale pour une exposition originale. La définition qu’ils proposent de la vision panoramique est d’une grande richesse thématique. En effet, si le dispositif inventé par Barker à la fin du XVIIIe siècle, en dépit de son succès européen fulgurant, n’a pas survécu à la mode du cinématographe, le format « grand angle » perdure. Le parcours du Musée Rath, qui mêle à souhait documents historiques, où Barker et de Saussure tiennent une place de choix, et œuvres contemporaines, démontre que cette vision panoramique reste d’actualité. Le titre même de l’exposition, « “J’aime les panoramas”. S’approprier le monde », est tiré d’une réplique du film OSS 117 : Le Caire, nid d’espions (Michel Hazanavicius, 2006), dans lequel l’espion joué par Jean Dujardin s’extasie devant la vue donnant sur le canal de Suez, quelques mois avant la crise politique internationale de 1956. Ce point d’entrée illustre la manière transversale dont le sujet est ici traité.
Par-delà sa capacité à faire voyager sur place ses spectateurs, un panorama peut être utilisé à des fins de propagande, pour consigner des victoires militaires ou des entreprises coloniales, pour donner l’image maîtrisée d’un territoire conquis ou sur le point de l’être. Son absence de cadre, au sens littéral du terme, donne l’illusion qu’il s’agit là du reflet intact du monde ; la vision panoramique n’est pourtant jamais neutre. Le développement de points d’observation touristiques dénote par ailleurs le besoin communément répandu de jouir d’une vue imprenable – le panorama, devenu objet de consommation, orne jusqu’aux tablettes de chocolat suisse… Le panorama, ou le symptôme d’une société dans laquelle tout est spectacle.

« J’aime les panoramas »

Commissaires : Laurence Madeline, conservatrice en chef du pôle beaux-arts, Musées d’art et d’histoire de Genève ; Jean-Roch Bouiller, conservateur au MuCEM
Itinérance : MuCEM, Marseille (4 novembre 2015-29 février 2016)

« J’aime les panoramas. » S’approprier le monde

Jusqu’au 27 septembre, Musée Rath, place Neuve, Genève, tél. 41 22 418 33 40, www.mah-geneve.ch, tlj sauf lundi 11h-18h, le deuxième mercredi du mois 11h-19h, entrée CHF 15 (env. 14 €), gratuit le premier dimanche du mois. Catalogue, coéd. Flammarion/MAH/MuCEM, 256 p., 39,90 €.

Légende photo
Auguste Baud-Bovy, Maquette du Panorama, Vallée de Lauterbrunnen et Schwarzhorn et L’Eiger, le Mönch, la Jungfrau, 1891. © Commune d’Aeschi, Berne.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°439 du 3 juillet 2015, avec le titre suivant : Le panorama, spectacle du monde

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