Vendredi 15 novembre 2019

Art moderne

SYMBOLISME

Le mystérieux Fernand Khnopff

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 4 janvier 2019 - 821 mots

PARIS

Le maître du symbolisme belge bénéficie, au Petit Palais, d’une première rétrospective à Paris depuis quarante ans. Une démonstration qui révèle un univers singulier.

Khnopff
Fernand Khnopff, Le masque au rideau noir, 1892, crayon et pastel sur papier, 26,5 x 17 cm, collection particulière
© Photo : Christie's Image / Bridgeman Images

Paris. Si une grande rétrospective a été consacrée à Fernand Khnopff (1858-1921) en 2004 à Bruxelles, la France n’en a pas organisé depuis quarante ans, où il est relativement peu connu. Un atout pour le Petit Palais dont le directeur, Christophe Leribault, rappelle : « Notre ligne de programmation consiste à présenter des artistes qui sortent des sentiers battus. » Aux côtés de Dominique Morel, conservateur général au Petit-Palais, le commissaire principal de l’exposition est Michel Draguet, directeur général des Musées royaux des beaux-arts de Belgique et spécialiste de Khnopff. Proposant plus de 130 œuvres, il a réuni des toiles et des sculptures, ainsi que de nombreux dessins, photographies et pastels, indispensables à la connaissance de l’artiste, mais fragiles. La manifestation n’est donc programmée qu’à Paris.

Au Musée des arts décoratifs, en 1979, les salles de l’exposition Khnopff étaient parfumées pour rappeler les diffuseurs que l’artiste lui-même avait installés dans sa maison-atelier de Bruxelles. Au Petit-Palais, de discrets réservoirs de parfums sont installés dans les bornes audio, sur lesquels il suffit de se pencher pour sentir les fragrances « Correspondances », « Intimité » ou « Éternel féminin », évocatrices de l’univers du peintre. Pour toute la scénographie, Cécile Degos s’est inspirée de la maison-atelier achevée début 1902, que Khnopff a conçue comme une œuvre d’art. Dans le catalogue, Michel Draguet donne une longue description du lieu et de la façon dont l’artiste y recevait de rares invités pour lesquels il organisait le spectacle de sa propre existence. Objets disposés théâtralement ou dans un faux négligé et phrases inscrites aux murs ouvraient des pistes d’interprétation. Comme ces privilégiés du tournant du siècle, le visiteur d’aujourd’hui est convié à découvrir l’âme du peintre dont un ex-libris portait ces mots : « On n’a que soi ».

Illustrateur et graveur

La première salle constitue une présentation générale de l’artiste et de son atelier, ce qui donne un ensemble assez disparate. Une œuvre contemporaine, Peacock Vanitas (2015) de Hans Op de Beeck évoque avec bonheur le paon naturalisé qui trônait chez Khnopff. Son activité d’illustrateur est à peine mentionnée ici. Elle le sera encore, de manière aussi succincte, dans « Le Salon symboliste » et dans la salle consacrée à Bruges, ce qui est peu pour un artiste qui a beaucoup gravé. C’est la seule faiblesse d’une exposition monographique qui donne de nombreuses pistes pour comprendre l’homme et l’artiste, grâce, notamment, à ses cartels développés.

L’œuvre est présenté par thèmes, ce qui recouvre à peu près la chronologie. La jeunesse a été le temps des paysages et des portraits. Pour saisir l’importance de Hortensia (1884), il faut lire le catalogue : la plante au premier plan est un symbole d’amour non partagé. Au fond du tableau est assise une jeune femme. Dans un plan intermédiaire, un bouton floral (Knopf en allemand) d’un rouge intense… C’est, selon Michel Draguet, « son premier récit fondé sur une double lecture ».

L’influence des préraphaélites est évoquée dans la salle des portraits, tandis que l’usage de la photographie pour la préparation des œuvres est démontré à partir d’un pastel qui n’a malheureusement pas pu venir à Paris. Memories (1889), une œuvre de plus de deux mètres carrés, trop fragile pour quitter Bruxelles. Mais une animation graphique permet de comprendre que le peintre l’a composée à partir de photos de sa sœur Marguerite retravaillées par l’intermédiaire de dessins. Redoutant d’être incompris, Khnopff cachait l’usage qu’il faisait de la photographie dans son travail. Celui-ci n’a pu être dévoilé que lorsque ses archives ont fait l’objet d’une donation aux musées de Belgique. La salle suivante précise l’importance de ce médium pour l’artiste qui exposait dans sa maison des photos de ses œuvres rehaussées aux crayons de couleurs.

Un symbolisme obscur

Comme d’autres symbolistes, Khnopff a sculpté. Méduse (1900), l’un des deux bronzes de sa main, est exposé dans la section « Sous le signe d’Hypnos » non loin du plâtre polychrome Un masque (1897). Dans la même salle figurent deux huiles célèbres, I lock my door upon myself (1891) et L’Art ou Des caresses (1896).

La suite aborde le thème de la femme, déjà très présent depuis le début de l’exposition, notamment sous les traits de la sœur bien-aimée, Marguerite. Dans Solitude (1890-1891) se mêlent les symboles autour d’une justicière en noir : la figure d’Hypnos, celle du personnage de I lock my door upon myself enfermé dans une bulle, un lis orange. Le visiteur se trouve là au cœur du symbolisme propre à Khnopff, évocateur mais souvent indéchiffrable. Dans cette salle, le renvoi à la Sécession viennoise contemporaine permet de mesurer son individualité. L’exposition se termine sur le thème de Bruges, tant aimée de l’artiste que, lorsqu’il devait y passer, il se voilait les yeux pour ne pas détruire le souvenir d’enfance qu’il en gardait. Comme un dernier rébus, Secret-reflet (1902) réunit un pastel représentant Marguerite et une vue de la ville.

Fernand Khnopff, le maître de l’énigme,
jusqu’au 17 mars, Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°514 du 4 janvier 2019, avec le titre suivant : Le mystérieux Fernand Khnopff

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