Land art : à l'Ouest, la ruée vers l'art

L’art à la conquête du désert californien

Parcours d’œuvres in situ, gratuit et ouvert au public, «Â Desert X » invite à la découverte d’installations dans la vallée de Coachella, en Californie. Un parcours «Â drive-in » qui tient la route

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2017

Dans la lignée du land art, une nouvelle manifestation dans les paysages arides
de Coachella déploie un parcours d’œuvres in situ, transformant ces lieux inattendus
en nouveau terrain de jeu des artistes.

VALLÉE DE COACHELLA (ÉTATS-UNIS) - Quelque part dans un désert de Californie, une valise noire est posée sur le sable. Son fond ouvre sur un accès dérobé à un abri souterrain. À l’intérieur, assise sur un tabouret et éclairée par une ampoule en surplomb, une statue de John F. Kennedy brille d’un éclat vernissé, prête à répondre à un interrogatoire – que reste-t-il du rêve américain ? Intitulée, non sans ironie, Monument, cette installation de Will Boone est l’une des œuvres conçues pour « Desert X », exposition qui se tient jusqu’à fin avril dans la vallée de Coachella, à deux heures de route de Los Angeles.

Le panorama minéral caractéristique de Palm Springs, transformé depuis les années 1950 en une villégiature artificielle, est censé faire office de page blanche. Une quinzaine d’artistes ont été invités à y présenter des « objets et des expériences offrant une réflexion sur un spectacle géologique inouï, (…) et l’étrange incursion de l’homme au milieu de ce paysage aride », annonce Neville Wakefield, directeur artistique de la manifestation, dans le livret distribué aux visiteurs.Un point de vue écologique ? Plutôt une tentative de rafraîchir l’écosystème de l’art : « Ce qui m’intéresse, confie Neville Wakefield, c’est de trouver différentes façons de mettre en scène la rencontre avec l’art en dehors du cube blanc. Bien sûr, cela a commencé depuis les années 1970 avec le land art et l’idée de la sculpture déployée en extérieur, mais avec la récente effervescence du marché – toutes les galeries, foires et autres institutions sous-tendues par un intérêt commercial – il semble y avoir une nouvelle urgence. »

L’affiche de « Desert X » mélange les noms de quelques stars (Doug Aitken, Lita Albuquerque, Richard Prince…) avec ceux d’artistes moins connus dont bon nombre vivent et travaillent dans la région. « Pendant plus d’un demi-siècle, New York a constitué la frontière occidentale de l’Europe. Mais pour les artistes, l’Ouest c’est désormais la Californie et particulièrement Los Angeles », affirme Neville Wakefield. « Desert X » traduirait en partie ce nouveau tropisme.

Fidèle au mode de vie local, la manifestation est conçue pour des visiteurs motorisés ; une expo drive-in en quelque sorte, répartie sur des dizaines de kilomètres de distance. Les œuvres sont à localiser grâce à leur latitude et longitude. Leur recherche permet d’être immergé dans un site sidérant tout en prenant la mesure de son urbanisation ; la vallée est devenue une vaste zone pavillonnaire sillonnée d’autoroutes.

Jeux de camouflage du réel
À la lisière du programme immobilier de Desert Palisades, sponsor de l’exposition, se trouve la très photogénique installation Mirage de Doug Aitken, une maison tout en miroirs. Cette architecture ouverte à tous les vents renvoie leur image à ceux qui l’approchent et pénètrent à l’intérieur. Difficile dans ces conditions d’habiter le réel, et impossible de le fuir : Hollow Earth, de Glenn Kaino, une sculpture de verre et de bois creusée dans un cabanon à l’abandon, place également le regardeur au-dessus du vide, effet de vertige face à une issue illusoire. Le monde est clos, comme, au sous-sol désaffecté d’un centre commercial, Donation Box de Gabriel Kuri, un désert à échelle domestique constellé de mégots et des pièces de monnaie que chacun est encouragé à y jeter. Si The Circle of Land and Sky de Phillip K. Smith III ménage une pause contemplative, quoique versatile, toute tentation romantique semble bannie de l’exposition. L’artiste suisse Claudia Comte a ainsi érigé un mur au milieu de nulle part : ondulant et strié de bandes noires, c’est une sorte de manifeste absurde maquillé en jeu d’optique. Devant la façade du Palm Springs Art Museum, une pale d’éolienne arrachée au paysage et couverte d’inscriptions graphiques colorées évoque un totem sculptural, peut-être à la mémoire des populations indigènes : « We are living », lit-on sur cette œuvre signée Jeffrey Gibson, artiste d’origine cherokee. Face au désert, Sherin Guirguis puise dans son héritage culturel pour One I Call, un édifice en terre rappelant les anciens pigeonniers de son Égypte natale, tradition vernaculaire qui surgit dans toute sa déréliction.

La recherche des œuvres les fait parfois précéder d’une attente qui excède le plaisir de la découverte. Certaines demeurent introuvables, telle Third Place de Richard Prince, fermée après avoir été vandalisée. Quant au ShyBot, robot de Norma Jeane programmé pour errer dans le désert sans contact humain, il est porté disparu. Mais l’ensemble laisse une impression durable et troublante. D’ailleurs, le long de la route, les panneaux publicitaires reflètent le paysage et parfois coïncident avec lui. Il s’agit, en fait, d’une installation de Jennifer Bolande.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°477 du 14 avril 2017, avec le titre suivant : L’art à la conquête du désert californien

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