Vendredi 25 septembre 2020

ART CONTEMPORAIN

La Documenta érige l’archive en œuvre d’art

Les questions liées à la provenance des œuvres occupent cette édition plus politique encore qu’ à l’accoutumée.

Cassel (Allemagne). Une subtile fumée blanche, difficile à percevoir si l’on n’en a pas eu connaissance avant, ou par temps nuageux, s’échappe du Fridericianum, l’un des bâtiments principaux de la Documenta. L’œuvre de Daniel Knorr qui accueille les visiteurs semble annoncer « Habemus Documenta » en référence à la nomination du pape. De manière beaucoup moins subtile, la fumée doit également rappeler la fumée des chambres à gaz de l’Allemagne nazie.

La Documenta, exposition quinquennale souvent rebaptisée « musée des cent jours » en raison de sa durée habituellement invariable, innove cette année en s’exportant pour moitié à Athènes (où elle a débuté le 8 avril), et durera de ce fait 63 jours de plus.

À Cassel, la recherche sur la provenance est l’un des grands thèmes traités par cette Documenta très politique. Adam Szymczyk, directeur artistique de cette 14e édition, avait exprimé début 2015 son souhait d’exposer la collection Gurlitt, ce trésor de 1 500 œuvres retrouvées à Munich, composé en partie d’œuvres spoliées à des familles juives et jugées d’« art dégénéré ». Cette demande lui avait été refusée : le sujet très sensible de la provenance des œuvres devait être replacé dans un contexte historique et non figurer dans une exposition d’art contemporain. Qu’à cela ne tienne, Szymczyk a exhumé de musées allemands et danois des tableaux du XIXe siècle de Louis Gurlitt, l’arrière-grand-père de Cornelius, qui représentent… l’acropole d’Athènes. Quelques salles plus loin figurent également des œuvres graphiques expressionnistes de Cornelia Gurlitt, la grand-tante de Cornelius.

À proximité, toujours dans le bâtiment de la Neue Galerie, l’un des autres principaux lieux d’exposition parmi 35 au total, l’artiste allemande Maria Eichhorn propose une installation composée de livres spoliés à des familles juives, et présentés sur une étagère vertigineuse, comme pour rappeler l’ampleur du sujet de la restitution. L’installation ainsi que de nombreuses vitrines consacrées aux spoliations font partie intégrante de l’Institut Rose-Valland, du nom de cette résistante et conservatrice au musée du Jeu de paume qui avait documenté les spoliations nazies en France pendant l’Occupation et permis ainsi de récupérer des dizaines de milliers d’œuvres. Cet Institut, créé par l’artiste, forme le cadre de recherches sur la provenance pour lesquelles elle s’est associée à des spécialistes et qui sont financées jusqu’à la fin de la Documenta. En quoi est-il une œuvre d’art ? Par l’approche créative de ses recherches, explique l’artiste, qui espère que l’Institut pourra perdurer et intégrer une université.

Nombreux peintres albanais
La peinture se fait rare dans cette Documenta à message, et, quand elle est présente, elle est aussi extrêmement politique, à l’instar des œuvres saisissantes de l’artiste suisse Miriam Cahn, consacrées à la fuite des migrants, une série entamée lors de la guerre en ex-Yougoslavie, bien avant que le thème ne soit d’actualité. De même, les peintures de l’Albanais Edi Hila, qui a fait ses débuts dans le réalisme socialiste, émaillent l’exposition d’Athènes et de Cassel ; on peut y voir de subtiles représentations monochromes de monuments communistes de Tirana. Des peintres albanais sont également exposés en nombre à Athènes. « L’exposition a permis au public grec et international de découvrir des œuvres d’art classiques d’après guerre ; la disposition des tableaux de la National Gallery de Tirana, en dialogue avec les œuvres d’artistes grecs dans la Ghika Gallery, fournit une occasion unique d’étudier le modernisme balkanique », explique George Manginis, membre du comité exécutif tripartite qui compose la direction du Musée Benaki, le musée d’art et d’histoire de la capitale grecque.

Comme Maria Eichhorn, l’artiste argentine Marta Minujín érige l’archive en œuvre d’art. Son « Parthénon de Livres », une structure métallique construite à l’image du temple situé sur l’Acropole d’Athènes, est devenue l’œuvre emblématique de la Documenta à Cassel. Protégée des intempéries par d’immenses feuilles en plastique transparent, la structure abrite des centaines de livres qui ont été à un moment ou à un autre censurés ou interdits sur un endroit de la planète, et dont les auteurs vont de Thomas Mann à Salman Rushdie en passant par Harry Potter. Une des rares œuvres qu’Adam Szymczyk souhaite voir un jour achevée, ironise-t-il. Si les œuvres de Maria Eichhorn et de Marta Minujín comportent un élément plastique dans la manière d’exposer l’archive, d’autres vitrines laissent perplexe. Ainsi, à Athènes, celles consacrées au Biafra en marge d’une rencontre des survivants de la guerre et de la famine, ou, à Cassel, celles décrivant la vie – certes fascinante – de la directrice de théâtre lettone Asja Lacis. Là, le discours fait figure d’œuvre d’art sans passer par l’élément visuel. Et les messages sont nombreux : anticapitaliste, anti-populiste, anticolonialiste, pro-transgenre, dans un mélange des genres politiquement correct qui manque finalement quelque peu de piquant.

Documenta 14,
jusqu’au 16 juillet à Athènes, jusqu’au 17 septembre à Cassel, infos : Friedrichplatz 4, www.documenta14.de/en/
Légende Photo
Maria Eichhorn, Unlawfully acquired books from Jewish ownership, 2017, vue de l'installation à la Neue Galerie, Cassel. © Maria Eichhorn. Photo : Mathias Völzke.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : La Documenta érige l’archive en œuvre d’art

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