Ukiyo-e

Guimet, fou d’Hokusai

Hokusai au-delà du mythe

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 3 juin 2008

À travers la première rétrospective qu’il consacre à Katsushika Hokusai (1760-1849), le Musée Guimet dévoile au public l’intégralité de son fonds d’oeuvres du maître de l’ukiyo-e, adulé par l’avant-garde artistique parisienne de la fin du XIXe siècle. L’occasion pour l’institution parisienne de rendre hommage à ses donateurs.

PARIS - En 2001, le Musée national des arts asiatiques-Guimet, à Paris, recevait du collectionneur Norbert Lagane une donation d’art japonais riche d’une centaine d’estampes et d’objets, accompagnés d’une dizaine de peintures. Parmi celles-ci figurait un kakémono inédit : le Dragon dans les nuées (1849) de Katsushika Hokusai (1760-1849), l’une de ses dernières œuvres peintes. Pour la première rétrospective que l’institution parisienne offre au maître de l’ukiyo-e (images du monde flottant), cet impressionnant dragon émergeant des ténèbres retrouve son pendant, le Tigre sous la pluie. Celui-ci est propriété du Musée Ota à Tokyo dont les chef-d’œuvre avaient déjà été présentés place d’Iéna en 2005 (lire le JdA no 213, 15 avril 2005, p. 4). C’est d’ailleurs à cette occasion que la filiation entre les deux œuvres peintes à l’encre de chine et couleurs sur papier avait été confirmée. Outre les célèbres Trente-six vues du mont Fuji publiées au début des années 1830, le Musée Guimet expose des estampes moins attendues comme une série sur des contes de fantômes (1931-1932) ou l’album Ehon Tsuhi-no-hinagata (« Modèles d’étreintes »), ensemble d’estampes érotiques faisant partie des shun-ga (« images de printemps ») réalisés entre 1814 et 1821. Les acquisitions récentes – des dessins préparatoires et un rare tirage du Mont Fuji en bleu – sont également dévoilées au public dans ce parcours conçu comme un hommage aux collectionneurs et donateurs à l’origine des fonds du musée. Le lien entre la genèse des collections publiques et la découverte d’Hokusai par les milieux artistiques et littéraires de la deuxième moitié du XIXe et du début du XXe siècle sert ainsi de fil conducteur à l’exposition. Dans le contexte du japonisme et des conflits opposant les modernes aux tenants de l’académisme, les premières études sur l’œuvre d’Hokusai ont été « partiellement orientées par un débat esthétique d’envergure nationale, dont les enjeux ont plus à voir avec l’évolution de la peinture occidentale qu’avec la gravure japonaise », précise dans le catalogue Hélène Bayou, commissaire de la manifestation. Et de citer en exemple les critiques et collectionneurs Philippe Burty et Théodore Duret. Le premier définissait Hokusai dès 1866 comme un artiste « hors du commun », le second le décrivait en 1882 comme « le plus grand artiste que le Japon ait produit ». S’appuyant sur ses manuels illustrés, l’un et l’autre apprécient surtout l’auteur de la Manga. Sa production graphique est alors perçue comme « libre, ou spontanée, expressive voire ironique », donc porteuse des « arguments déployés par les partisans d’une avant-garde picturale », souligne Hélène Bayou.
Avec son opus sur L’Art japonais, en 1883, l’historien de l’art Louis Gonse se démarque du débat parisien et replace l’œuvre d’Hokusai dans son contexte japonais, faisant largement référence aux préfaces de ses livres illustrés. Une dizaine d’années plus tard, en 1896, Edmond de Goncourt signe la première monographie sur le maître nippon et diffuse son œuvre auprès du grand public. Mais c’est Henri Focillon qui renouvellera l’approche d’Hokusai et de l’histoire de l’art japonais en général, en soulignant notamment l’importance de la tradition picturale chinoise pour l’estampe japonaise. « Focillon semble avoir fait de l’œuvre d’Hokusai un objet de méditation, note Hélène Bayou. C’est enfin à un regard semblable, averti et dépris du mythe dans le même temps, que nous aimerions inviter par cette présentation des œuvres d’Hokusai dans les collections du Musée Guimet. »

Tirages privés
S’il est sans cesse fait référence au contexte européen qui donna naissance au mythe Hokusai, c’est pour mieux s’en détacher. Agencées selon une scénographie des plus sobres conçue comme une promenade contemplative, les estampes se laissent apprécier pour elles-mêmes. Le visiteur y découvre la grande variété de sa production : des « Modèles d’étreintes » et premiers paysages aux illustrations d’anthologies poétiques généralement commandées par l’élite culturelle d’Edo, en passant par des exemples de surimono, ces tirages privés diffusés en feuilles détachées dans les milieux littéraires. Aux côtés de Femme à sa toilette (1797), Courtisane nettoyant l’oreille d’un guerrier (vers 1798-1810), Poissons (1800-1806) ou Hatakeyama Shigetada portant son cheval (1820-1821), sont présentés des surimono de la main de ses élèves tel Yashima Gakutei (1786-1868). Figure également une série de peintures aux formats multiples, pour la plupart inédites, répertoriées en tant qu’œuvres d’atelier, mais dont les attributions exactes pourraient susciter le débat. Les dessins récemment entrés dans les collections ont, en outre, fait l’objet d’une étude menée par le Centre de recherche et de restauration des musées de France, dont les résultats sont publiés dans le catalogue. Autant de façons d’apprécier sous un nouveau jour l’œuvre de ce « vieil homme fou de peinture », comme il se qualifiait lui-même, œuvre si intimement lié à l’histoire de l’art occidental.

HOKUSAI, « L’AFFOLÉ DE SON ART », jusqu’au 4 août, Musée national des arts asiatiques-Guimet, 6, place d’Iéna, 75116 Paris, tél. 01 56 52 53 00, tlj sauf mardi, 10h-18h, www.guimet.fr. Catalogue, coéd. RMN/Musée Guimet, 39 euros, ISBN 978-2-7118-5406-6.

HOKUSAI

- Commissariat : Hélène Bayou, conservatrice en chef du patrimoine au Musée Guimet
- Muséographie : Loretta Gaïtis/Agence Charrat Gaïtis Zenoni
- Nombre d’œuvres : 130

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°283 du 6 juin 2008, avec le titre suivant : Guimet, fou d’Hokusai

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