Samedi 24 février 2018

Famille Pollock, Fernet-Branca expose le frère Charles

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 20 février 2009

L’espace d’Art contemporain Fernet-Branca de Saint-Louis, en Alsace, consacre une première exposition monographique en France à « l’autre Pollock », le peintre Charles, frère de Jackson le grand expressionniste abstrait américain.

Il faut pousser les portes de ce lieu d’exposition atypique, blotti à Saint-Louis, longtemps cité-dortoir de l’helvétique Bâle, poumon économique contigu à la petite ville française. Dans cette ancienne distillerie réhabilitée en 2004 par l’architecte-star Jean-Michel Wilmotte, on peut découvrir sur 1 200 m2 quelque 130    œuvres d’un homme singulier, Charles Pollock. Peintre américain né en 1902, il est l’aîné d’une fratrie de cinq garçons dont le benjamin allait devenir une figure nationale, Jackson Pollock.

Installé à Chicago, Charles loupe le train de l’école de New York
À Saint-Louis, le parcours s’est attaché avec intelligence à se recentrer sur l’homme qu’était Charles et commence la visite par ce que les commissaires mettent en général à la fin, en anecdote : les photographies. Celles-ci, noir et blanc et agrandies, témoignent de la sociabilité de l’homme, un contre-pied salutaire aux extrapolations bien compréhensibles qui réagissent à un nom aussi célèbre mais ignoré. Pollock ? Charles ? Aurait-on raté quelque chose ? Un ermite ? Un homme resté dans son Ouest natal ? Un génie ignoré ?
Il y a bien un autre Pollock. Car Charles, dix ans de plus que son illustre frère, est le premier à s’atteler à une formation artistique et à suivre les enseignements du régionaliste Thomas Hart Benton. À la lecture de certaines lettres émouvantes que les deux frères s’échangèrent (elles sont publiées ce mois-ci chez Grasset au sein de la correspondance de la famille Pollock sous le titre Lettres américaines, 1927-1947), on découvre que Charles joua un rôle décisif dans la venue de Jackson à New York et sa rencontre avec son mentor, Benton. « Je suis ravi que tu t’intéresses à l’art. Est-ce un intérêt général ou penses-tu souhaiter devenir peintre ? […] Trouver sa voie peut se révéler difficile, mais au final les tourments que cause l’incertitude ne constitueront qu’une partie de l’expérience. Ne crois pas que la voie qui mène à la liberté est simple, cette route vers la liberté physique ou spirituelle doit être gagnée avec honnêteté », voilà ce qu’écrit le grand frère à son cadet en 1929 et, dès l’année suivante, ce dernier s’installe à New York.
Mais ce que montre aussi cette toute première salle, c’est le réseau de Charles lui-même : en conférence avec le peintre du Color-Field Barnett Newman, posant aux côtés des époux Greenberg ou du sculpteur Anthony Caro. Charles Pollock n’était pas un homme sauvage. Simplement, il n’habitait pas à New York au moment où cette ville faisait école et prenait sa place sur l’échiquier de l’art international. Il préfère enseigner à Chicago. Mauvais timing donc pour cet homme qui quitte la Grosse Pomme en 1935. Ce choix explique certainement sa carrière et ce manque certain de reconnaissance qu’il n’a pas forcément cherché à combattre. « Il est un peintre du savoir-faire et non un révolutionnaire », précise avec justesse la commissaire Florence Guionneau-Joie. Et un homme qui n’est pas pressé.
La première salle, consacrée à ses études de paysages et du monde du travail américain lorsqu’il prend la route en 1934, en témoigne. Charles a déjà la trentaine. Un trait sûr, mature, rien d’impulsif, son style affirme une composition réfléchie, comme dans ce dessin où sont figurés trois wagons de marchandises. Le sujet est étrangement isolé sur un fond nu et obsède par sa précision. Pas d’anecdote, de fioriture superflue.

La mort accidentelle de son frère Jackson ébranle sa peinture
Cette simplicité éclate au fil du parcours, simple et efficace. On y découvre les premières incursions dans l’abstraction entre 1946 et 1955 et un usage déjà très radieux de la couleur, notamment avec le rouge. Cela fait déjà plusieurs années que Charles Pollock est parti enseigner le graphisme à l’université du Michigan. Il aime transmettre et fait passer au second plan l’organisation de sa carrière.
L’influence de la typographie et de la calligraphie est flagrante dans les œuvres de la salle 4. Elle est consacrée entièrement à la série Chapala, réalisée entre 1955 et 1956 lors d’une année sabbatique prise au Mexique, à Ajijic, sur les rives du lac Chapala. Et la force de cette exposition réside dans cette présentation par ensemble, montrant la rigueur de l’organisation de Charles Pollock, cette mesure qui caractérise chacune de ses propositions. Ici, il peint et il dessine, synthétisant ses recherches en une écriture abstraite proche d’idéogrammes primitifs. Toute la série résonne de ce même souffle, un art de la transparence et de la suspension où les motifs, les traits posés avec maîtrise, le lent et laborieux réseau de fines hachures semblent flotter dans l’espace de la feuille ou de la toile.
Chapala est une série radieuse et heureuse, bien différente de l’inquiétude qui règne dans les deux salles suivantes consacrées aux Black & Gray et Black & Color, réalisés au début des années 1960. Entre-temps, Charles a arrêté de peindre. Son frère est mort tragiquement en 1956 dans un accident de voiture et, passé le traumatisme, il a géré l’héritage intellectuel de Jackson. Puis en 1958, c’est leur mère, Stella, qui est emportée. Lui-même est alors frappé par une crise cardiaque, certes mineure, mais loin d’être anodine (il était cependant une force de la nature puisqu’il est décédé en 1988 à Paris).
Que peindre alors ? Une longue période de réflexion, immergée dans l’enseignement, sera nécessaire à l’artiste pour qu’il livre enfin deux séries inquiètes, mais calmes autour du noir (Black & Gray, 1959-1960 et Black & Color, 1960-1961). On retrouve cette méfiance envers l’intuition et l’impulsivité que choyait son petit frère, cette économie du geste qui caractérise la peinture posée et imprégnée de Charles Pollock. Le noir flotte tantôt dans le gris, tantôt dans des couleurs sourdes et douloureuses. Pourtant, ces toiles éviteront systématiquement le pathos ou la tendance mystique d’un mouvement en pleine gloire, le Color-Field. Charles Pollock n’en fera jamais officiellement partie, mais cette salle montre qu’il y est pleinement à sa place (il attendra 1971 pour être inclus dans ce mouvement à la faveur d’une exposition à Buffalo).

Le premier jalon d’une cote à établir
L’exposition alsacienne déroule ainsi son fil paisiblement, joue avec la lumière naturelle du patio qui fait merveille sur les surfaces vibratiles et mates des tableaux. Pollock vient de changer de format. Il ne goûte pas au gigantisme d’un Barnett Newman, mais cherche dans cette nouvelle échelle une osmose hypnotique. Avec Rome, il révèle une série sur chanvre indien, à la couche picturale très fine, absorbée par les fibres, une qualité presque brute qui architecture avec force la présence du blanc, engage un dialogue puissant avec le spectateur
Le seul regret de cette exposition est de s’arrêter en 1964, aux portes d’un nouveau changement alors que l’artiste sexagénaire réincorpore des couleurs vives et radiantes. Dans la toute dernière salle, on découvre quelques formats carrés extraordinaires et magnétiques. Un rouge orangé et un vert, mis en pendant d’une composition bleue, verte et blanche, occupent tout l’espace de cette grande pièce lumineuse tant ils irradient. On retrouve toujours cette qualité mate de la peinture, cette précision construite. Des dessins préparatoires et pastels délicats au chromatisme redoutable témoignent de l’élaboration mesurée et de l’influence de Matisse sur Charles Pollock, une véritable hygiène de la composition. L’artiste ne goûte pas à l’emphase des titres de certains de ses confrères, comme Robert Motherwell, Barnett Newman ou Clyfford Still, et leur préfère une sécheresse qui laisse toute sa place au tableau et à la couleur.
On aurait aimé plus de toiles pour évoquer cette puissance de la couleur, cette dimension si forte dans l’œuvre de ce Pollock-là. On attend donc une suite qui laisserait éclater la pleine puissance des séries new-yorkaises des années 1960. En tout cas, il ne fait aucun doute que Charles Pollock mérite bien d’être célébré et qu’il y a largement la place pour deux Pollock. Charles n’est plus simplement le frère de.
Reste à désormais réinstaurer une cote pour ce peintre. Depuis 2007, deux expositions en galerie, l’une aux États-Unis (Jason McCoy Gallery à New York) et l’autre à Munich, en Allemagne (American Contemporary Art Gallery), se sont employées à faire renaître l’intérêt pour cette peinture. Et à un moment où il est rare de trouver sur le marché des toiles intéressantes de l’abstraction américaine, sans même parler de l’apoplexie que frôlent les enchères d’un Jackson Pollock, alors même que certains collectionneurs peuvent chercher à investir dans des valeurs moins versatiles que celles de l’art actuel, l’œuvre de Charles Pollock pourrait bien constituer une bonne pioche.   

Biographie

1902
Naissance à Denver, 10 ans avant son frère Jackson.

1923
Étudie à l’Otis Art Institute de Los Angeles et l’Art Students’League de New York.

1930
Enseigne à la City and Country School.

1937
S’installe à Detroit. Caricaturiste politique.

1939-1942
Superviseur du Département des arts graphiques dans le Michigan.

1942
Enseigne l’art à l’université du Michigan.

1959
Début des séries Black & Gray.

1967
Obtient une bourse de la fondation Guggenheim.

1971
S’installe en France.

1988
Décède à Paris.

Autour de l'exposition

Informations pratiques. « Charles Pollock (1902-1988) » jusqu’au 24 mai 2009. Espace d’Art contemporain Fernet-Branca, 2, rue du Ballon, Saint-Louis (68). Tous les jours sauf le mardi de 14 h à 18 h. Tarifs : 6 et 5 euros. www.museefernetbranca.fr
Matisse et l’expressionnisme abstrait. Une exposition du musée Matisse de Cateau-Cambrésis s’apprête à montrer comment l’œuvre de Matisse a été assimilée par les abstraits américains, qui auront eux-mêmes une influence sur les générations suivantes en Europe ou aux États-Unis. Un parcours d’œuvres de Pollock (Jackson !), Rothko, Newman, Hantaï, Hains, Stella, Buren et d’autres sera scandé par des œuvres emblématiques du maître. « Ils ont regardé Matisse » du 15 mars au 15 juin 2009. Musée Matisse, palais Fénelon, Le Cateau-Cambrésis (59). Tél : 03 27 84 64 50.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°611 du 1 mars 2009, avec le titre suivant : Famille Pollock, Fernet-Branca expose le frère Charles

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