Dvâravatî la mystérieuse cité ressuscitée

Par Bérénice Geoffroy-Schneiter · L'ŒIL

Le 20 février 2009

Aux antipodes des clichés racoleurs trop souvent attachés à la Thaïlande, le musée Guimet plonge aux sources de son bouddhisme et dévoile l’énigmatique culture de Dvâravatî et son art empreint de douceur et de raffinement. Une révélation…

Quel amateur d’art asiatique peut s’enorgueillir d’avoir entendu prononcer le mystérieux nom de « Dvâravatî » ? Excepté chez les membres de l’École française d’Extrême-Orient et une poignée de spécialistes, force est de constater qu’une lourde chape de silence et d’oubli a occulté celle qui fut, pourtant, l’une des cultures les plus anciennes et les plus brillantes de la Thaïlande. Il a donc fallu l’obstination folle de quelques épigraphistes et archéologues talentueux pour tenter de cerner les contours de cette « nébuleuse » aux vestiges fantomatiques.

Deux pièces de monnaie confirment son existence
Petit retour en arrière… Apparue sous la plume du pèlerin bouddhiste chinois Xuanzang, la première mention d’un royaume baptisé « Duoluobodi » remonte au viie siècle de notre ère : elle ne serait autre que la transcription sinisée du nom sanskrit « Dvâravatî », qui signifie « la cité fondée par Krishna ». Un demi-siècle plus tard, Yi Ying, un autre voyageur chinois, situe cette contrée mystérieuse entre Cambodge et Birmanie, sans apporter davantage de précisions. Il faudra attendre les années 1960 et la découverte de deux monnaies votives d’argent commémorant les actes pieux et méritoires d’un « Seigneur de Dvâravatî » pour que le grand épigraphiste français Georges Coedès fasse la lumière.
Loin d’être mythique, cette culture était donc suffisamment riche et sophistiquée pour embrasser, du vie au xie siècle de notre ère, une grande partie des territoires de l’actuelle Thaïlande, depuis la région de Nakhon Pathom (au centre) jusqu’au site de Lamphun (au nord), sans oublier la ville de Vientiane (capitale de l’actuel Laos).

Architecture et sculpture, une postérité différente
Mais davantage qu’un royaume, il convient plutôt d’évoquer l’existence d’une kyrielle de cités-États, dont on peine à deviner la splendeur originelle tant leurs vestiges se résument à de modestes stûpas de brique à la surface épaufrée. Et c’est sans doute la pauvreté de cette architecture qui a précipité dans les oubliettes de l’Histoire le souvenir de Dvâravatî ! Édifiés sur pilotis et en matériaux périssables, la quasi-totalité des bâtiments civils et royaux ont ainsi disparu. Quant aux monuments religieux, leur silhouette se réduit le plus souvent à un amas de briques plus ou moins effondré, lorsque leur structure n’est pas incorporée à des ajouts d’époque plus tardive, disparaissant sous des couches de badigeon ou de dorure.
C’est donc vers ses effigies souriantes de bouddhas, ses monumentales roues taillées dans la pierre, ou bien encore ses admirables bas-reliefs de terre cuite ou de stuc qu’il faut se tourner pour appréhender l’une des cultures les plus originales de l’Asie du Sud-Est. Et là, l’émerveillement est à la mesure de l’attente ! Car comment ne pas succomber à la grâce de cette esthétique à nulle autre pareille, empreinte de douceur et de réalisme tout à la fois, même si l’on devine derrière ces « icônes de la foi bouddhique » le souvenir entêtant de l’Inde et de son « canonique » art gupta [lire L’œil n° 590] ?

À la croisée du bouddhisme et de l’hindouisme
Loin d’être recroquevillée sur elle-même, l’antique culture de Dvâravatî semble, en effet, avoir noué des relations étroites non seulement avec les autres peuples de l’Asie du Sud-Est (les anciens royaumes du Funan et du Zhenla au Cambodge, de Srivijaya en Indonésie, du Champa au Vietnam…) mais aussi avec la péninsule indienne qui convoitait ses richesses en minerais, et notamment cet étain et ce cuivre si indispensables à la réalisation de sa statuaire sacrée coulée dans le bronze. Dans un juste retour, on retrouve des objets de facture indienne non seulement sur le sol thaïlandais mais aussi dans des contrées voisines comme la Malaisie, le Laos et le Cambodge, et même jusqu’aux rivages plus lointains du Vietnam et de la Birmanie !
Les archéologues ont, par ailleurs, confirmé l’existence de voies terrestres sillonnées dans les deux sens par des marchands méditerranéens, indiens et chinois. On a ainsi mis au jour, dans les régions du delta du Mékong comme dans la péninsule malaise, des perles en verre et des lampes à huile en terre cuite ou en bronze d’époque romaine datant des iie et iiie siècles de notre ère…
Mais peut-être faut-il, avant tout, faire un petit effort d’imagination et se rappeler que ces cités-États s’égrenaient, au moment de leur apogée, en bord de mer, et que les hommes et les femmes qui les habitaient n’étaient pas encore des Thaïs, mais ces populations mônes que l’on rencontre, de nos jours aux confins de la Birmanie. Venaient-elles de l’Ouest, c’est-à-dire du bassin de la Ménam ? Avaient-elles déjà abandonné leurs croyances ancestrales pour embrasser le bouddhisme ? Leur présence sera néanmoins peu à peu éclipsée dès les viie et viiie siècles par cette autre communauté dont les appétits territoriaux et l’influence iront en grandissant : les Khmers et leur brillante civilisation.
Et c’est peut-être toute la force de l’exposition du musée Guimet – la première au monde consacrée exclusivement à l’art de Dvâravatî ! – que de souligner la profonde originalité de cette culture au sein des autres royaumes de l’Asie du Sud-Est. Bouddhique mais n’excluant pas l’hindouisme ; marquée par la tradition indienne mais développant son propre langage esthétique ; imprégnée de spiritualité, mais proche du réel tout à la fois… Bref, un entre-deux fécond que dévoilent avec subtilité Pierre Baptiste et Thierry Zéphir, les commissaires de cette exposition aussi rare qu’exigeante !

Répères

VIe siècle
Début de la culture Dvâravatî.

VIIe siècle
Première mention par le pèlerin bouddhiste chinois Xuanzang.

Milieu VIIe siècle
Un voyageur chinois situe cette contrée entre le Cambodge et la Birmanie.

XIe siècle
Fin de la civilisation Dvâravatî.

Années 1960
Découverte de deux monnaies votives évoquant cette culture.

2009
Première exposition au monde consacrée uniquement à cette civilisation.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°611 du 1 mars 2009, avec le titre suivant : Dvâravatî la mystérieuse cité ressuscitée

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