Mercredi 18 septembre 2019

Art moderne

6 clés pour comprendre

Comprendre la figuration chez Piet Mondrian

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 11 septembre 2019 - 1356 mots

PARIS

Le Musée Marmottan Monet présente les Mondrian de la collection Slijper. Ce premier et grand mécène du maître avait une prédilection pour ses œuvres figuratives. L’occasion de redécouvrir un pan moins connu de l’œuvre du peintre.

Piet Mondrian, Moulin, 1911, huile sur toile, 150 x 86 cm. © Kunstmuseum Den Haag.
Piet Mondrian, Moulin, 1911, huile sur toile, 150 x 86 cm.
© Kunstmuseum Den Haag
1- La grille

Un réseau de lignes noires verticales et horizontales enserrant de plus ou moins grands aplats monochromes peints en jaune, bleu, rouge et noir : dans cette composition abstraite dite « avec grand plan rouge » de 1921, Piet Mondrian (1872-1944) reprend le système de grille mis en place en 1918. Cette grille, qu’il développera, au sens musical du terme, jusqu’à la fin de sa vie, est l’héritière du cubisme. L’histoire veut en effet que l’abstraction, chez Mondrian, soit l’aboutissement d’un lent mais inéluctable processus d’épuration des formes, chaque œuvre découlant de la précédente. Ce processus commence en 1910-1911, après la découverte des toiles cubistes de Picasso. Ce sont les branches des arbres, les pales des moulins à vent et les dunes qui, toile après toile, finirent par former, à force de simplification, la grille orthogonale si chère à Mondrian. « J’ai fait mes débuts comme peintre naturaliste, explique l’artiste en 1922. Très vite, j’ai senti ce besoin pressant d’une expression plus ramassée, et d’une économie de moyens. Je n’ai pas cessé de progresser vers l’abstraction. »

2 - Faire ses gammes et plus

Non, il ne s’agit pas d’une erreur : cette rose dans un verre fut bien peinte après 1921, soit après la composition néoplasticiste « avec grand plan rouge » reproduite en page précédente. Contrairement à une idée répandue, Piet Mondrian ne rompt pas définitivement avec la figuration lorsqu’il devient abstrait. « Il peignait une fleur chaque jour avant de commencer à travailler, à la manière d’un musicien qui ferait ses gammes », explique Marianne Mathieu, la directrice du Musée Marmottan Monet. Une photographie devenue célèbre de l’atelier du peintre à Paris (Chez Mondrian), prise en 1926 par André Kertész, semble aller dans ce sens en montrant une fleur seule plantée là, dans un vase, au beau milieu de l’orthogonalité de la pièce. Durant les années 1910, l’artiste ne semble en effet pas opposer totalement figuration et abstraction. En 1917, à la demande de Salomon B. Slijper, son plus grand mécène, Mondrian n’hésite pas à réaliser une suite de représentations naturalistes du moulin de Blaricum, le village où réside le collectionneur. Un an plus tard, il réalise encore un autoportrait réaliste devant une composition abstraite, qu’il vendra à contrecœur, toujours à Slijper, en 1920. Car s’il faisait ses gammes, Mondrian devait aussi vendre pour vivre, et faire parfois quelques entorses à son évolution. « J’ai été, de par mon milieu social, mis en condition de peindre des objets de tous les jours, et il m’est arrivé de faire des portraits reproduisant fidèlement leur modèle », écrira ainsi le peintre en 1942.

3- L’illumination

Piet Mondrian découvre l’œuvre de Vincent Van Gogh (1853-1890) en 1905. Pourtant, virtuose du dessin, inscrit dans la tradition de la peinture néerlandaise, l’artiste, soucieux de ne pas subir l’influence d’autres peintres, reste d’abord hermétique aux inventions de son aîné. Il faut attendre encore trois ans pour voir Mondrian trouver enfin sa propre voie. En 1908, sa peinture devient alors plus lumineuse et contrastée, empruntant ses couleurs fauves à Van Gogh bien sûr, mais aussi à Jan Toorop (1858-1928), principal importateur de la modernité aux Pays-Bas. Bientôt membre de l’association théosophique, doctrine ésotérique fondée sur la recherche de la vérité, Mondrian va désormais chercher à transcrire l’essence même de la nature. Dans Dévotion, le peintre traduit l’illumination intérieure d’une jeune fille regardant en direction d’une fleur à peine visible dans la partie supérieure du tableau. Pour cela, il se détache de la représentation naturaliste, et utilise la ligne courbe et la couleur pure. Exposée en 1909 à Amsterdam, cette toile permet à Mondrian, qui a alors changé son apparence pour adopter la barbe et le style bohème, d’accéder au rang d’artiste moderniste.

4- Mettre au grand jour

« Je n’ai jamais peint ces choses-là à la manière romantique ; depuis mes tout débuts, j’ai toujours été réaliste », écrit Mondrian dans un essai rétrospectif en 1942. Si Mondrian adhère à la société théosophique en 1909, il ne devient pour autant ni un peintre d’idée, à la manière des symbolistes, ni un peintre métaphysique, à la manière de Malevitch (1879-1935). Formé à la tradition naturaliste hollandaise, Mondrian reste un peintre réaliste, y compris quand il exécute ses compositions abstraites, représentations de l’ordre du monde. En 1909-1910, Mondrian séjourne plusieurs semaines à Domburg, ville côtière des Pays-Bas. Toujours influencé par Jan Toorop, devenu son ami, il y réalise une série de vues de mer, peintes sur le motif, dans « un grand calme propice au travail ». Dans cette série, Mondrian s’attache, comme avant lui Monet, à représenter la lumière – on parle alors de sa période luministe. Mais alors que la série est, chez Monet, l’occasion de capter différents moments de la journée, elle devient chez Mondrian l’opportunité d’expérimenter de nouvelles techniques et de nouvelles manières de peindre la nature. « C’est sur les dunes et les églises que j’ai le plus travaillé, écrit Mondrian à une amie. Si l’on ne se concentrait pas sur quelques objets, de toute cette beauté, on ne pourrait rien mettre au grand jour, n’est-ce pas ? »

5- Slijper

Mondrian se rend pour la première fois à Paris en 1911, à 39 ans. Durant son court séjour, il visite le Salon des indépendants, où il découvre les cubistes (Delaunay, Gleizes, Léger…), dont il reverra des œuvres un peu plus tard dans une nouvelle « exposition internationale » à Amsterdam, à laquelle il participera cette fois. La même année, Mondrian peint ce puissant Moulin (1911), avec lequel il montre que, s’il commence à digérer les leçons de Cézanne et du cubisme (annonçant la période « cubiste » de 1912), il n’abandonne pas pour autant sa singularité en continuant de peindre le motif du moulin et en utilisant les couleurs vives. Moulin fera partie des premières toiles acquises par Salomon B. Slijper. Ce jeune homme d’affaires, né en 1884, découvre en 1915 une première composition (IV) accrochée au mur d’une maison hôte. Les deux hommes se rencontrent bientôt et se lient d’amitié. Commence alors une véritable passion, quasi exclusive, du collectionneur pour Mondrian, dont il réunira près de 180 toiles, majoritairement entre 1916 et 1922. À son décès en 1971, le premier et principal mécène de l’artiste lègue sa collection au Musée municipal (Gemeentemuseum) de La Haye, qui devient dès lors le premier fonds mondial d’œuvres de Mondrian, aujourd’hui prêtées au Musée Marmottan Monet.

6 - Approcher la vérité

En 1916, Mondrian reprend un motif ancien dans sa peinture : une ferme à Duivendrecht, un village proche d’Amsterdam dont il avait déjà réalisé des vues dix ans auparavant. Ce retour au motif peut sembler surprenant à une période où l’artiste a mis en place ses premières compositions abstraites – sa Composition ovale en plans de couleurs 2, actuellement présentée au Musée Marmottan, date de 1914. Sauf à se souvenir que le recours à la figuration n’est pas considéré par l’artiste comme un retour en arrière, et que Mondrian ne rechigne pas à réaliser, pour vivre, des vues naturalistes à la demande de son principal mécène, Salomon B. Slijper, lequel ne cachait pas sa préférence pour les œuvres de jeunesse. Néanmoins, sa Ferme à Duivendrecht de 1916 n’est pas une simple représentation d’un motif pittoresque hollandais. Si l’artiste y fait preuve d’une belle sensibilité de coloriste, il travaille les arbres à la manière d’une composition abstraite. Les branches forment un réseau de lignes horizontales et verticales, enfermant des nuances de bleu, de jaune et de rose, comme autant d’aplats dans un ciel crépusculaire – principe qui, bientôt, prendra l’autonomie qu’on sait. Dans un courrier de 1914, Mondrian expliquait sa démarche ainsi : « Je construis sur une surface plane des lignes et des combinaisons de couleurs dans le but de représenter le plus consciemment possible la beauté universelle. La nature (ou ce que je vois) m’inspire, me donne, comme à tout peintre, l’émotion qui fait naître l’élan créateur, mais je cherche à approcher d’aussi près qu’il se peut la vérité, et à tout en abstraire jusqu’à parvenir au fondement des choses. »

« Mondrian figuratif »,
du 12 septembre au 26 janvier 2020. Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris-16e. Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, jusqu’à 21 h le jeudi. Tarifs : 12 et 8,50 €. Commissaire : Marianne Mathieu. www.marmottan.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°726 du 1 septembre 2019, avec le titre suivant : Comprendre la figuration chez Piet Mondrian

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