Belgique - Cinéma - Photographie

À Bruxelles, un portrait de Chantal Akerman

Par Gilles Bechet, correspondant en Belgique · Le Journal des Arts

Le 9 juillet 2024 - 1049 mots

BRUXELLES / BELGIQUE

Le palais des Beaux-Arts de Bruxelles raconte la cinéaste belge à travers ses œuvres.

Chantal Akerman, Les Rendez-vous d'Anna, 1978. © C. Akerman / Cinematek © Adagp Paris 2024
Chantal Akerman, Les Rendez-vous d'Anna, 1978.
© C. Akerman / Cinematek
© Adagp Paris 2024

Belgique. Avec cette imposante rétrospective « Chantal Akerman (1950-2015) », le palais des Beaux-Arts (Bozar) à Bruxelles montre que la cinéaste dont le film Jeanne Dielman, 23, Quai du Commerce, 1080 Bruxelles, considéré par les spécialistes comme un des meilleurs de tous les temps, est aussi une artiste singulière qui a produit une œuvre riche et diverse qui transforme le son, l’image et la parole en une matière organique.

« Chantal Akerman. Travelling » n’est pas une exposition ni une monographie sur une cinéaste, mais le portrait d’une artiste et d’une œuvre où les écrits, l’image filmée et les installations se complètent et se prolongent l’un dans l’autre. Dans l’univers de Chantal Akerman, l’intime répond au social et au politique, comme le local fait écho à l’universel, le documentaire à la fiction et où le burlesque n’est jamais loin du tragique et inversement. C’est la première exposition d’envergure montée en collaboration avec la Cinématek et la Fondation Chantal Akerman. Se déployant sur 1 000 m2 et une douzaine de salles du palais des Beaux-Arts, elle est plus exhaustive et étendue que celle qui sera présentée en septembre au Jeu de Paume.

Dans les Rendez-vous d’Anna, réalisé en 1978, on suit une cinéaste, interprétée par Aurore Clément, qui voyage à travers l’Europe et rencontre des personnages en quête de bonheur. À propos de ce film Akerman disait : « Je crois que nous sommes à la fin, au bout de quelque chose et que nous allons commencer quelque chose d’autre dont nous ne savons encore rien. » Comme une danseuse au bord du gouffre, l’artiste a cherché, tout au long de sa carrière, à explorer ce basculement imperceptible qui lie le particulier à l’ensemble qui fait société. Son identité juive, une religion qui proscrit de recourir à l’image et la douleur rentrée de sa mère qui n’a jamais voulu évoquer sa vie dans les camps forment des images blanches dans son corpus. Comme l’indique le titre de l’exposition, Chantal Akerman, est une artiste du mouvement, celui de sa caméra d’abord et ensuite celui qui l’emmène sur les routes d’une ville à l’autre, de Bruxelles à New York en passant par Paris et de sa chambre au désert, deux lieux d’enfermement dont elle a dégagé par son art une voie de sortie.

Dans l’exposition « Travelling », il y a des écrans de toutes tailles et de différentes natures, de nombreux écrits que l’on peut apprécier pour leur contenu et pour leur matérialité plastique, et dont on peut aussi consulter des copies à une table.

Qu’y a-t-il dans la tête d’une jeune fille de18 ans qui veut faire du cinéma après avoir vu Pierrot le Fou ? Ce sont des premières bobines 8 mm insouciantes présentées à son examen d’entrée de l’Insas, l’école de cinéma bruxelloise, et récemment retrouvées. C’est Saute ma ville, un premier court métrage osé, réalisé en totale liberté où elle se montre en jeune fille qui s’enferme dans sa cuisine pour une méthodique et burlesque destruction de son quotidien. Son désir de liberté et son refus des contraintes étaient si forts qu’elle a quitté l’école de cinéma quelques mois après y être entrée pour suivre une voie plus personnelle.

L’ensemble de ses films courts et longs métrages, projets annexes pour la télévision ou œuvres inachevées, sont remis dans leur contexte de création avec des photos de tournage, des dialogues et scripts, de la première ébauche au texte final. S’y dévoile par touches indirectes, sa méthode de travail et le lien avec l’écrit. Les commissaires ont fait le choix de ne pas diffuser d’extraits de long métrage, réservés aux salles de cinéma.

Chantal Akerman. © Adagp Paris 2024
Chantal Akerman.
© Adagp Paris 2024
Un virage dans sa carrière

D’Est au bord de la fiction est un marqueur important de son œuvre. Il s’agit de sa première installation, montrée en 1995. 24 moniteurs, regroupés par trois, présentent des boucles d’images ramenées d’un voyage d’Allemagne de l’Est à Moscou, en passant par la Pologne, la Lituanie et l’Ukraine. Un flot d’images et de sons qui se bousculent, se superposent et emportent le regard. Les liens et les décalages entre les couleurs, les formes et les mouvements dans les images qui passent sur trois écrans créent une tension et une expression qui dépassent le cinéma. Des visages fatigués, fermés, qui attendent le bus ou une autre vie, des cabas, des chapkas. Aux mouvements de caméra sur les visages et les corps éteints font écho « les voitures dans la nuit ». Des femmes dans leur cuisine, une jeune fille qui se maquille ou une violoncelliste en concert. Aux images d’extérieur toujours en mouvement correspondent les portraits d’intérieurs, à la fois refuge et enfermement. Un 25e écran, en retrait, diffuse des images de nuit quasi abstraites et la voix d’Akerman qui parle de son projet.

Dans la série d’installations qui suivent : Woman Sitting after Killing, A Voice in the Desert ou Maniac Summer, Akerman affine son langage propre qui transforme le son, la parole et l’image composant la matière filmique pour développer une autre perception du temps.

Le parcours se conclut par « Now », sa dernière installation présentée à la Biennale de Venise en 2015. Cinq écrans suspendus à hauteur de regard, complétés de deux projections au sol, diffusent des images de désert filmées en mouvement depuis un véhicule. Dans la bande-son, les bruits de moteur, de bombes et de rafales d’armes automatiques se mêlent aux chants et prières de différentes confessions, le tout dégageant une sensation de fuite perpétuelle. Posés sur le sol, deux tubes néons colorés et des lampes aquarium bariolées semblent nous demander où est la réalité.

En parcourant et en s’arrêtant devant les œuvres et les images denses et plurielles rassemblées dans cette exposition, on peut se demander pourquoi, au fond, cette artiste pour qui l’écriture est au commencement de toute œuvre, s’est orientée vers l’image et le cinéma. Une anecdote fait intervenir la vision de Pierrot le Fou de Godard, comme l’affirmation qu’un autre cinéma était possible, un cinéma libre. Mais il y a plus que ça. Et dans la réponse réside aussi la raison pour laquelle elle a commencé à faire des installations. La combinaison non narrative, d’images en mouvement et de sons non synchronisés produit chez les spectateurs une émotion qui dépasse la somme des éléments et fait naître un autre regard sur le monde.

« Chantal Akerman. Travelling »
jusqu’au 21 juillet, Palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein, 231000 Bruxelles.
Dès 1 euro, abonnez-vous au site LeJournaldesArts.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°636 du 21 juin 2024, avec le titre suivant : Un portrait de Chantal Akerman

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