Art ancien

ANTIQUITÉ

Au Louvre-Lens, une histoire de l’art Romain

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2022 - 905 mots

LENS

Réussite visuelle, le dépaysement des chefs-d’œuvre romains du Louvre à Lens prétend offrir une exposition civilisationnelle, mais propose plutôt un parcours « beaux-arts » qui ne dit pas son nom.

Vue de l'exposition « Rome. La Cité et l'Empire » au Louvre-Lens. © Laurent Lamacz, 2022
Vue de l'exposition « Rome. La Cité et l'Empire » au Louvre-Lens.
© Laurent Lamacz, 2022

Lens (Pas-de-Calais). Pour fêter les dix ans de l’antenne nordiste du Louvre, il fallait du « lourd ». En accueillant les collections des salles romaines du musée parisien, actuellement en réfection, le Louvre-Lens inaugure une exposition à la hauteur de l’événement : « Les pièces du département des Antiquités du Louvre, c’est du lourd, au sens propre ! », jubile Marie Lavandier à peine remise d’un montage d’exposition que l’on imagine éprouvant. Pour la directrice du Louvre-Lens, c’est une occasion unique de montrer ce que peut apporter son établissement aux collections de la maison-mère : dépayser, « expérimenter », et peut-être jeter un regard neuf sur ces objets.

À l’origine de cette délocalisation, il y a donc la fermeture temporaire des salles romaines du Louvre. À l’été 2019, Jean-Luc Martinez – alors président-directeur du musée – souhaite profiter de cette réfection pour proposer « une exposition civilisationnelle ». La réussite et les limites du parcours proposé à Lens tiennent dans cette commande ambitieuse, qui déménage généreusement les grands trésors romains du Louvre dans les Hauts-de-France, mais les place dans un discours déconnecté de la réalité de ces collections.

Une scénographie classique

Les chefs-d’œuvre parisiens sont bien insérés dans les grands espaces aérés de la Galerie des expositions temporaires. La scénographie emprunte toutes les caractéristiques des expositions classiques d’archéologie romaine (arc, pilastres, et autres références à l’antique), sans virer au caricatural, et rythme agréablement le parcours en le rendant légèrement sinueux ; les objets s’épanouissent sous les yeux des visiteurs.

Entre deux ouvertures pratiquées dans les cimaises, on découvre ainsi un demi-cercle d’une quinzaine de bustes, qui permet d’embrasser les enjeux de la représentation impériale d’un coup d’œil. Ce principe sériel pour traiter la figure humaine n’est pas nouveau et revient régulièrement dans les parcours archéologiques : mais les espaces du Louvre-Lens, comme la qualité des pièces, donnent au dispositif une force inédite.

Les objets stars des salles romaines du Louvre sont ici magnifiés, comme l’Apollon doré retrouvé à Lillebonne, qui déploie son mètre quatre-vingt-quatorze devant une cimaise noire faisant écran dans une salle aux murs ocre, ou les pièces du trésor de Boscoreale qui ponctuent l’ensemble du parcours. Le musée en profite également pour sortir quelques pièces majeures des réserves, comme les reliefs du grand forum de Trajan, dont le Louvre possède deux fragments, ou faire découvrir ses nouvelles acquisitions : la statue orientalisante du dieu Harpocrate, entrée dans les collections en janvier 2021, figure en bonne place.

Un discours civilisationnel insuffisant

Si la construction visuelle du parcours est sans conteste un succès, le discours civilisationnel qui porte l’exposition est lui beaucoup moins convaincant. L’exposition « Rome, la Cité et l’Empire » prend pour argument la tension qui existe entre les deux acceptions du nom Rome : la ville, mais aussi le territoire immense qui s’étend de la Grande-Bretagne à l’Orient. Promettant un parcours thématique, affranchi de tout déroulé chronologique, l’exposition commence par la République romaine, propose un excursus – qui forme en fait la colonne vertébrale du propos – sur l’Empire, avant de conclure très classiquement sur son démantèlement progressif au IVe siècle.

Cette hybridation occasionne d’ailleurs quelques redites : deux salles sont consacrées ainsi à la religion – l’une dans la première partie de l’exposition, l’autre dans la parenthèse impériale – dont les discours se chevauchent largement, tout en évacuant la question du culte officiel impérial, qui, dans une exposition sur le lien entre cité et empire était attendue. Cette tension se décline en thèmes qui forment les lieux communs de la Rome antique : l’empereur, l’organisation politique, les gladiateurs, le banquet et la religion. Devant les efforts déployés pour mettre en valeur la qualité artistique de ces œuvres et le ton très scolaire du discours développé, on peut regretter que le parti pris « histoire de l’art » n’ait pas été franchement assumé.

L’art de l’antique en majesté

Car ce que peut raconter avec brio le fonds du Louvre – composé de collections prestigieuses, comme celle de Giampietro Campana –, c’est l’histoire de l’art romain, puis de ceux qui l’ont aimé et collectionné au cours des siècles suivants. Selon le discours civilisationnel, ces pièces d’exception ne couvrent malheureusement que l’histoire d’une élite et oblitèrent la majorité des acteurs de cette civilisation. Il faut ainsi attendre la dernière salle pour voir abordée très brièvement la question de l’esclavage, et ce par le truchement d’une pièce exceptionnelle issue de l’élite romaine.

En forme d’aveu sur la nature plus artistique qu’anthropologique du parcours, cette dernière salle prend pour vague thématique « Esthétiser le monde », offrant un final artistique de haute volée. Signe qui ne trompe pas, les magnifiques fresques pompéiennes y sont présentées comme des toiles de maître, quand les musées archéologiques présentent désormais systématiquement les enduits peints dans une évocation de leur contexte architectural.

En cours de route, le Louvre a toutefois associé les Musées d’archéologie du Nord et de Normandie à l’exposition : une démarche salutaire, qui aboutit à une salle placée en milieu de parcours. Consacrée aux échanges commerciaux, elle est – avec une salle sur l’autonomie des cités – le seul moment du parcours répondant complètement à la promesse initiale d’une exposition civilisationnelle. Avec ses cimaises violettes, son dispositif cartographique très didactique et ses pièces archéologiques modestes mais éloquentes, on ne peut que constater le décalage avec la mise en valeur esthétisante des pièces du Louvre.

Rome, la Cité et l’Empire,
jusqu’au 25 juillet, Louvre-Lens, 99, rue Paul-Bert, 62300 Lens.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°588 du 29 avril 2022, avec le titre suivant : Au Louvre-Lens, une histoire de l’art Romain

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