Art non occidental

EXPOSITIONS

Arts de l’Islam, des expositions pour déconstruire les préjugés

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 14 janvier 2022 - 844 mots

FRANCE

Le Musée du Louvre et la Réunion des musées nationaux pilotent une initiative nationale d’expositions sur les arts islamiques dans un contexte politique tendu.

Vue de l'exposition Arts de l'Islam au Musée des beaux-arts de Dijon. © MBA Dijon / François Jay
Vue de l'exposition « Arts de l'Islam » au Musée des beaux-arts de Dijon.
© MBA Dijon / François Jay

France.« Nous souhaitions créer l’événement et frapper fort », explique Yannick Lintz, directrice du département des arts de l’Islam au Louvre et commissaire générale de l’exposition « Arts de l’Islam, un passé pour un présent ». Comme point de départ, Yannick Lintz évoque le contexte des attentats de 2015, une réflexion entamée en 2016, puis l’impulsion venue de Matignon, « à la suite des discussions avec les conseillères de Jean Castex et du discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux ». Dix-huit villes hébergent ainsi les expositions, de Tourcoing à Narbonne, en passant par Rillieux-la-Pape, Blois ou Nancy. Selon la commissaire, « peu de villes ont refusé de participer » parmi celles contactées par Matignon fin 2020.

Que voit-on dans ces expositions ? La même scénographie sur 150 mètres carrés, une douzaine de pièces anciennes, un film de quatre minutes diffusé en boucle et une œuvre d’art contemporain. Libre à chaque lieu d’ajouter une touche locale, en concertation avec Yannick Lintz. Car si la commissaire insiste sur la « décentralisation territoriale de la culture », les expositions restent sous son contrôle. Comme le rappelle Marion Lutz, responsable scientifique de la bibliothèque de l’Alcazar à Marseille où se tient l’exposition, « les œuvres ont été proposées par les musées de la ville et le choix final a été fait par Yannick Lintz ». Une des particularités du projet est de combiner collections nationales et locales, avec parfois des redécouvertes puisqu’il a fallu fouiller dans les inventaires. Certains musées n’ayant pas de collections d’art islamique, les expositions ont été l’occasion d’encourager les coopérations et les prêts : à Tourcoing, la bibliothèque universitaire de Lille a prêté un manuscrit turc du début du XVIIIe siècle et, à Toulouse, la basilique Saint-Sernin a prêté le suaire de saint Exupère (XIIe siècle), une pièce exceptionnelle.

Il ne s’agit donc pas uniquement d’objets « musulmans », et de nombreuses pièces exposées viennent de régions chrétiennes, comme l’Empire byzantin ou l’Italie, car les échanges commerciaux étaient constants entre les empires musulmans et leurs voisins, ce que les cartels des œuvres soulignent, en insistant aussi sur leur raffinement. Les expositions regorgent d’ailleurs de pièces exceptionnelles et rares. Lorsque l’exposition se tient dans des chapelles baroques, comme à Tourcoing et Narbonne, les œuvres résonnent alors différemment. Un dialogue s’engage entre elles et l’histoire locale : à Narbonne, la directrice du patrimoine, Flore Collette, rappelle que « la cité a été occupée par les Arabes au VIIIe siècle pendant plus de quarante ans et elle était proche d’Al Andalus (Espagne arabe). Le Musée des Archevêques possède d’ailleurs une collection d’art islamique de près de mille pièces. » L’adjoint à la culture et au patrimoine de la mairie de Narbonne, Yves Penet, confirme : « Narbonne a toujours été une ville importante culturellement dès l’Antiquité, comme le montre la richesse des collections de nos musées. Il était logique que la ville accueille cette exposition. »

Lutter contre les extrémismes

Côté programmation et médiation, Yannick Lintz a assuré des formations pour les équipes muséales, et la Fondation de l’Islam de France a été sollicitée pour des modules destinés aux enseignants. Car le public visé est avant tout scolaire, comme l’écrit Jean Castex dans le texte de présentation du projet : par l’éducation artistique et culturelle, « les jeunes de notre pays deviendront demain des républicains ».

En filigrane se dessine une stratégie de lutte contre les extrémismes. Hakim El Karoui, auteur d’un rapport sur l’islam de France pour l’Institut Montaigne, insiste sur la jeunesse : « Les jeunes issus de l’immigration ne connaissent rien aux cultures d’Islam, et ces expositions sont une bonne occasion de rappeler que dans ces cultures, il y a autre chose que le terrorisme. »

D’où un effort particulier sur la médiation et la programmation annexe. À Angoulême, la directrice des musées, Émilie Salaberry-Duhoux, précise bien que les équipes « ont mené un travail de fond avec Yannick Lintz, sur des questions comme la différence entre islam et Islam ». Une différence méconnue du grand public : « islam » désigne la religion, « Islam » englobe les cultures des pays où la religion musulmane est majoritaire. Ces questions, le directeur général de la Fondation de l’Islam de France (FIF), Chiheb M’nasser, les connaît bien : « La Réunion des musées nationaux rencontre les mêmes difficultés que nous pour expliquer cette distinction, dans un contexte de polarisation de la société. » Quant au risque d’instrumentalisation, Chiheb M’nasser n’y croit pas : « Ces expositions ont un but politique : lutter contre les idées reçues qui fracturent la société, mais il s’agit de culture, pas de culte. » Hakim El Karoui se montre lui aussi optimiste : « Le mot “instrumentalisation” n’est pas le bon, je n’ai pas vu de propagande dans ce projet. »

Le pilotage par Paris et les ministères est bien vu dans les régions, car comme le notent Flore Collette et Yves Penet « pour des projets culturels de cette ampleur, il faut une volonté politique forte ». Ces expositions permettent donc aux institutions culturelles de jouer un rôle politique, selon Émilie Salaberry-Duhoux : « Les musées sont acteurs de la déconstruction des préjugés. »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°580 du 7 janvier 2022, avec le titre suivant : Arts de l’Islam, des expositions pour déconstruire les préjugés

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