Art déco

ARTS DÉCORATIFS

L’alliance inattendue des arts de l’Islam et de la joaillerie française

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2021 - 663 mots

PARIS

Une belle exposition au Musée des arts décoratifs retrace l’influence durable des arts de l’Islam sur les créations de Cartier, sur fond d’Années folles et d’ébullition artistique.

Vue de l'exposition « Cartier et les arts de l'islam. Aux sources de la modernité » au Musée des arts décoratifs à Paris. © MAD / Christophe Dellière
Vue de l'exposition « Cartier et les arts de l'islam. Aux sources de la modernité » au Musée des arts décoratifs à Paris.
© MAD / Christophe Dellière

Paris. À première vue le nom de Cartier évoque plus le luxe français que les arts du monde islamique, mais ces derniers ont servi de source d’inspiration au joaillier pendant plusieurs décennies, comme le révèle l’exposition présentée au Musée des arts décoratifs (MAD). Connue pour son style « guirlande façon Louis XV et Louis XVI », la maison Cartier opère un changement à partir de 1910, sous l’impulsion de Louis Cartier. Celui-ci collectionne en effet des bijoux et objets d’Inde et d’Iran, qui lui fournissent dans un premier temps le socle de nouvelles créations, comme « un stock », ainsi que le précisent les commissaires de l’exposition, Évelyne Possémé et Judith Hénon-Raynaud. Sous le nom d’« apprêts », des pierres et plaques gravées viennent orner des bijoux de Cartier où se mélangent l’ancien et le moderne. Le mouvement est lancé.

Un répertoire de formes, couleurs, textures

C’est bien le goût personnel de Louis Cartier pour l’Orient qui guide le processus de création à partir de 1920, même si l’ambiance artistique de l’époque y contribue également. Les deux commissaires rappellent ainsi le contexte qui entourait Cartier : « L’exposition organisée au Musée des arts décoratifs en 1903 et la publication en 1907 du premier manuel d’art musulman », par exemple. Cette exposition, « à l’opposé des fantasmes orientalisants », permit une découverte des arts de l’Islam à de nombreux artistes, parmi lesquels Matisse. Les Ballets russes en 1909 et la nouvelle traduction française des Mille et Une Nuits dès 1904 mettent à la mode les pays « orientaux », dans la foulée de l’expansion coloniale et des soubresauts politiques en Iran. Louis Cartier réoriente la production de ses ateliers, en combinant les techniques de joaillerie les plus poussées à des éléments décoratifs orientaux, bien que, d’après les commissaires, ce terme n’apparaisse que tardivement dans les archives du joaillier. De nombreux cahiers et ouvrages issus de la bibliothèque familiale des Cartier montrent ainsi aux visiteurs comment un motif architectural ou textile pouvait servir de point de départ aux chefs d’atelier pour créer les pièces : formes, couleurs et textures étaient recopiées à la gouache à partir de livres savants ou de photographies. Les commissaires soulignent la richesse des ouvrages de cette bibliothèque « ouverte aux dessinateurs de la maison ». Ce « répertoire de formes » comprend des motifs géométriques, omniprésents dans les arts de l’Islam : briques, arcs de cercle, losanges, sans oublier les fameuses arabesques. Les motifs « isolés, retravaillés et recomposés » participent d’un orientalisme subtil, même si les deux commissaires récusent l’emploi de ce terme pour caractériser ce style. Évelyne Possémé et Judith Hénon-Raynaud insistent sur le fait que Louis Cartier accordait « un statut culturel important aux arts de l’Islam » et qu’il possédait une connaissance fine de ces cultures, loin d’une fascination pour l’exotisme.

L’exposition présente aussi des pièces plus modernes et épurées : les colliers à base de mailles en losange s’éloignent alors des arcs de cercle typiques des coupoles de mosquée pour n’en garder que l’ossature, la quintessence. Des animations 3D projetées sur écrans géants reconstituent pour le visiteur tout le processus, depuis la coupole jusqu’au collier draperie de 1947 orné de diamants et autres pierres précieuses (voir illustration).

Une même inspiration de 1920 à nos jours

Des pièces moins luxueuses illustrent tout autant le style Cartier : des étuis à cigarettes en ivoire incrustés de nacre arborent ainsi des motifs végétaux et des arabesques directement tirés des arts islamiques. À partir de 1933, Cartier laisse la direction artistique à la joaillière Jeanne Toussaint, qui poursuit le style oriental tout en introduisant des nouveautés (taille des pierres en boule). Comme Louis Cartier, elle collectionne des pièces indiennes et voyage en Orient : l’esprit de Cartier se perpétue donc sur plusieurs décennies, jusqu’à aujourd’hui. Certaines pièces s’inspirent encore des motifs islamiques et du mélange de pierres « tutti frutti » créé dans les années 1920 à partir des couleurs des bijoux iraniens et indiens.

Cartier et les arts de l’Islam. Aux sources de la modernité,
jusqu’au 22 février 2022, Musée des arts décoratifs, 107-111, rue de Rivoli, 75001 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°577 du 12 novembre 2021, avec le titre suivant : L’alliance inattendue des arts de l’Islam et de la joaillerie française

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