Dimanche 29 novembre 2020

Wim Delvoye - Artiste

Immodeste et attachant, l’artiste belge a réussi son entrée au Louvre. Le provocateur héritier du surréalisme brouille les pistes, en rejouant sa confrontation à l’art ancien

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 3 juillet 2012 - 1719 mots

Le regard flottant, plus blême encore qu’à l’accoutumée, poursuivi par les caméras, se tient incertain au milieu des salles Second Empire du Louvre un binoclard à l’âge indécis qui n’est pas sans rappeler le Grand Duduche de Cabu.

Cet été (1), les galeries sont égayées par les incongruités biscornues du Belge Wim Delvoye. De toutes les présentations contemporaines tentées par le Louvre depuis huit ans, celle-ci est la première à trouver le ton juste. De ses Christs hélicoïdaux, l’artiste a déduit d’autres torsades, faisant briller en bronze argenté l’élancement berninesque de Daphnis et Chloé. Adepte de ces prouesses techniques, l’homme a un goût prononcé pour le métal. Il a poursuivi ses écorchés néogothiques jusqu’à ériger une flèche de onze mètres sous la pyramide, qu’il a baptisée Suppo. Pirouette ? Car la réalité de l’opus a peu à voir avec cette facétie de potache. Mais la mécanique a fonctionné à merveille : les médias ont été ravis d’annoncer l’arrivée de l’illuminé « scato » au Louvre. Au sortir des salles, d’autres ont posé la question inverse : Delvoye est-il devenu sage ? Ses cochons empaillés se fondent dans la couleur de la moquette, et de la merde, il n’est plus question. Le Louvre aurait-il fait les gros yeux ?

L’auteur lui-même reconnaît s’être adapté au lieu : « C’est un endroit magnifique, qui accueille cinquante mille visiteurs par jour ; il faut le respecter, il est normal de faire des propositions comprises par un grand public. » En même temps, il se défend d’être « entré dans le moule du Louvre ». « Sage ?, se récrie-t-il, au contraire, j’ai fait une exposition très osée, car je suis complètement hors courant. Je ne suis pas dans le grunge, et alors ? » La préparation lui a pris quatre ans. Il y a eu des reports, mais il en est heureux « car c’est bien le temps qu’il fallait pour obtenir cette force ». À la Foire de Bâle, il a eu le sentiment, sans fausse modestie, que son résultat se trouvait « très loin de ce qui est présenté en ce moment ». Il se verrait bien à lui seul « tourner la page du modernisme », entonner « le chant du cygne du minimalisme et du conceptuel », rouvrir l’ère de la peinture et la sculpture. « Qui aujourd’hui passe quatre années sur une exposition ? Qui met deux ans pour réaliser une pièce unique ?…». Et, se défend-il encore, « dans mon camion, dans mon Suppo, il y a un côté méchant ». Allusion peut-être à la dentelle acérée. Dans ce laps de temps, reprend le créateur, vraiment remonté, « j’ai poursuivi une évolution vraiment nette, et ce n’est pas à cause du Louvre. Une évolution qui remonte loin dans mon cheminement ».

Grand écart
En fait, du trivial au sublime, l’artiste est un as du grand écart. Pour Jean-Hubert Martin, il est « l’enfant naturel de Salvador Dalí », sur lequel il prépare une rétrospective au Centre Pompidou. Mais au Louvre, Delvoye se pique de réinventer la tradition. Petit tour d’une carrière multiforme, qui n’est pas scandée par périodes, car il fait tout en même temps et trop à la fois.
Régression. 2000 : Wim Delvoye présente au Muhka d’Anvers Cloaca, un laboratoire de douze mètres reproduisant l’appareil digestif d’un cochon, d’où sortent des étrons, cédés au prix avantageux de 1 000 dollars pièce sous vide, marqués d’une graphie détournant le logo de Coca-Cola (les procès ont toujours été évités). Inspiré par le machinisme des Temps modernes de Chaplin, il a travaillé huit ans sur ce délire, pour approcher au plus près la réalité physique de la digestion. La critique d’art ébahie annonce le dépassement de Piero Manzoni et de ses « Merde d’artiste » vendues en boîte, et même la consécration du « devenir-animal » cher à Gilles Deleuze. Quant à l’intéressé, pas fou, il décline papier toilette et étrons en bronze, qu’il dit prêt à dorer à l’or fin, pour satisfaire tous les goûts de la clientèle.

Répression. Shanghaï, 2008. Wim ne rigole pas du tout, en voyant des méchants petits loups en uniforme pourchasser ses cochonnets affolés. Dès l’ouverture d’une éphémère foire contemporaine, son installation est frappée par la censure. Le programme « cochon » a beaucoup occupé l’artiste, qui les couvrait de tatouages élaborés, mêlant Blanche-Neige, dragons, archanges et moqueries de marques de luxe… Un crime, sans doute, qu’une ville comme Shanghaï ne pouvait pardonner.
L’acquéreur pouvait naturaliser l’animal, mais, à moins de prendre livraison du produit vif, il lui fallait attendre sa fin paisible… Wim a mis un terme à cet élevage, installé à Pékin, trop prenant. Les séances de tatouage prenaient des semaines. Il a fallu mettre au point un anesthésique. On n’opère pas le cochon, ce mal aimé.

Transgression. Pour Tim, c’était plus simple. Wim est allé beaucoup plus loin en accrochant une Madone tatouée sur le dos d’un jeune homme. Tim Steiner est sous contrat pour exposer son dos dans les galeries d’art, assis sur une chaise, en écoutant de la musique avec ses écouteurs. Pour ce modèle, l’achat sur pied n’était pas envisageable. Le collectionneur doit attendre le décès pour envisager d’encadrer sa peau au-dessus du canapé. Cette transaction d’extrême bon goût a été conduite, pour 150 000 euros, par la galerie De Pury & Luxembourg (Zurich).
Belge ? Pour le moustachu critique d’art contemporain du Monde, Harry Bellet, Delvoye « est le dernier des surréalistes ». « Je l’ai dans la peau », confie-t-il en dévoilant un tatouage sur l’épaule. Il en a fait don au Centre Pompidou, où les conservateurs sont bien embêtés. Sous réserve d’usufruit quand même. Depuis, il s’abstient d’écrire sur l’artiste dans les colonnes du quotidien. Surréaliste, si l’on veut, mais alors dans un registre très sérieux et absurde. « Belge », consent le journaliste du Monde.

Disney, technique et tradition
Contrepoint. « Mon exposition au Louvre jette un grand doute sur le XXe siècle. » Wim Delvoye n’a cessé en vingt ans de carrière de faire péter des collisions entre histoire de l’art et imagerie populaire. Sortant de l’école, il s’amusait à peindre des bouteilles de Butagaz à l’imitation de la porcelaine de Delft. Il a glissé la tête de Monsieur Propre dans la grille de son atelier à Gand, imité la signature de Disney pour la sienne propre (n’ont-ils pas les mêmes initiales ?), inséré des squelettes se pelotant et des menottes SM dans des vitraux, dessiné une Vanité à partir d’une radiographie de tête en train d’accomplir une fellation. Il a découpé des bétonneuses et des camions rouillés de motifs pseudo-gothiques. Dans sa bibliothèque, il a aligné les volumes illustrés sur l’architecture de la fin du Moyen Âge, dont s’inspirent ses constructions. Il s’est mis à collectionner de la peinture italienne, déteste les tableaux hollandais, s’est acheté récemment un « Jacques Blanchard, tout ce que [il] aime : c’est difficile à faire ». Ce Flamand a un côté très protestant : la difficulté de l’exercice, l’épreuve de la technique, la dureté du travail valent pour lui critères de l’art. La valeur argent a son importance aussi chez ce jeune homme que les excréments ont tant accaparé. Il est choqué de constater que la peinture ancienne est plus abordable que la production de ses contemporains, auxquels il prête peu d’intérêt. Non sans contradiction, car il lui semble normal qu’un artiste soit très bien payé. Sorti de l’adolescence, il avait convaincu son père de le laisser entrer aux Beaux-Arts, en lui assurant que ce métier était une sinécure.

Il a tous les charmes du maniaque. Dans un cocktail, il part se laver les mains toutes les cinq minutes. Il a une longue explication toute prête, sur sa réticence à serrer des mains moites et sa conscience des milliers de germes qui grouillent à l’affût dans les plis de la paume. Il est pâle, fuit le soleil, s’alimente de Coca et de yaourt qui emplissent son frigo, fume beaucoup et pas que du tabac. À Gand, venu en voisin jovial, son marchand Guy Pieters l’oblige à manger un bon steak de temps à autre. Qu’il commande bien cuit et arrose de mayonnaise. Belge, on vous dit. « Je ne sais pas m’amuser ». Il n’est pas marié et dort dans l’atelier, dans le foutoir de ses projets.

Château hanté
Comme garçon, enfant, il ne s’est jamais senti « normal ». Il n’allait pas aux fêtes, ne se mêlait pas aux bagarres, ne jouait pas au foot, passait son temps à dessiner. Il n’a fait aucun métier, au sens où ses parents l’entendaient, et il s’amuse à les passer tous en revue, métallo, chimiste, biologiste, vétérinaire, fermier, entrepreneur. Lors de la Biennale de Venise 2009, lorsqu’il a planté sa première tour gothique au bord du Grand Canal, un bateau a débarqué sur le quai de la Fondation Peggy Guggenheim des cartons de T-shirts, albums à dessiner, crayons de couleurs : la maison Wim fournit tout l’attirail. Il a produit des puzzles de 500 pièces, reconstituant un trou de balle de cochon – de l’art conceptuel, sans doute, car personne n’a réussi à les terminer.

Avec la fortune provenant de ses ventes, il réhabilite depuis quatre ans un manoir acheté en Flandre, le château de Corroy, qu’il parsème de ses réalisations. À côté des fragments d’obus de la guerre incrustés dans les troncs d’arbre et des messages gravés par les soldats, il a niché des doigts en bronze, progressivement avalés par l’écorce. Il aurait voulu ériger une immense tour, il n’en a pas eu l’autorisation. Occasion de pester encore et toujours contre la bureaucratie, et un pays « trop petit » pour lui. En fait, il est très attaché à son terroir, se voulant flamand, belge et citoyen du monde à la fois.
Face à l’écran, il s’avoue impuissant. Mais une bonne vingtaine d’assistants, dont des architectes informaticiens, s’affairent autour de lui. Tout est guidé par ordinateur, du dessin aux dernières découpes au laser dans une usine métallurgique des environs. Il rêve de l’impossible, imagine des torsions que personne ne sait réaliser, voudrait suspendre une tour dans la vis du Guggenheim à New York et parle de créer la première œuvre d’art « transgénique ». En le faisant basculer dans la démesure, la technologie ajoute un grain d’inquiétude à une œuvre qui lui échappe.

(1) Jusqu’au 17 septembre.

Wim Delvoye en dates

- 1965 Naissance à Wervik, près de Gand (Belgique).

- 1988 Première exposition de bonbonnes de Butagaz décorées en porcelaine de Delft, à Gand.

- 2000 « Cloaca », Muhka, Anvers.

- 2006 Première peau humaine tatouée, vendue en 2008 comme œuvre d’art. - 2009 Érection d’une tour gothique à la Collection Peggy Guggenheim à Venise.

- 2012 Wim Delvoye « Au Louvre ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°373 du 6 juillet 2012, avec le titre suivant : Wim Delvoye - Artiste

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