Werner Spies, historien de l'art

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2008

Bien que francophile, l’historien de l’art Werner Spies est plus reconnu en Allemagne qu’en France. Portrait d’un homme de paradoxes.

«  Werner Spies vit dans un pays qui ne le lit pas, qui ne sait pas à quel point il écrit bien et comme il est reconnu en Allemagne. Il en est frustré, d’où son besoin constant de reconnaissance, son désir inassouvi d’appartenance à la communauté des hiérarques français.  » En quelques phrases, l’historienne de l’art Ann Hindry dit tout ou presque du profond dilemme de l’ancien directeur du Musée national d’art moderne. Bien qu’Allemand jusqu’au bout des ongles, celui-ci a élu domicile en France. Plus francophile que francisé, il garde en lui un souffle romantique entre Kleist et le Walhalla. Autre paradoxe, son goût immodéré des décorations, des cercles du pouvoir et du grand monde. Sa passion s’est pourtant cristallisée dans le surréalisme, un mouvement qui par excellence bouscule les hiérarchies et donne libre cours au rêve. Malgré son respect très germanique de l’ordre et son refus du conflit, Spies se montre capable de positions intellectuelles courageuses. L’historien de l’art Didier Semin rappelle ainsi son démontage des théories de Joseph Beuys, tour de force pas très politiquement correct. De même, en abordant l’art brut avant 1967, Spies rétablit l’antériorité de Breton sur Dubuffet. «  Offense  » qui lui vaudra une réponse cinglante du peintre. L’air de ne pas y toucher, cet homme sensible aux honneurs, flatté par les «  Herr Doktor  » ou «  Herr Professor  », sait manier l’impertinence, lancer des saillies avec une infinie courtoisie.

Un sentimental réservé
Enfant de la guerre, Werner Spies est un Européen déplacé. Un sentimental réservé aussi, en manque affectif d’une mère fauchée aux derniers jours du conflit, et d’un père enseignant, perclus de sévérité. De Tübingen, sa ville natale, il en parle avec les accents romantiques d’un Hölderlin. Rien que dans ses descriptions, on devine en lui une propension à sublimer le réel, terreau propice au surréalisme. «  Je ne pourrais pas vivre autrement que dans la fascination, confie-t-il. Il me faut l’épiphanie.  » Une épiphanie que ce lecteur du Rouge et le Noir cherchera d’abord dans les ordres. La fascination littéraire remplace toutefois très vite ses velléités religieuses. À Paris, où il s’installe définitivement en 1961, il travaille pour la radio allemande, découvre le Nouveau Roman et commande des textes à Nathalie Sarraute, Beckett, et Robbe-Grillet. «  J’ai quitté l’Allemagne pour avoir un point de vue sur l’extérieur, explique-t-il. J’aimais être dans la situation de quelqu’un qui observe.  » Entre l’abstraction lyrique dominante et celle géométrique incarnée par Denise René, Spies fait son choix, écrit sur Joseph Albers et Vasarely. Mais le jeune homme n’oublie pas qu’enfant, il connut l’un de ses premiers chocs esthétiques devant l’image de la Saint Cecilia de Max Ernst. Alors qu’à son arrivée à Paris, il aurait dû naturellement visiter le maître allemand, il en est empêché par son mentor, Kahnweiler. «  Il m’a dit, méfie-toi du surréalisme et d’Ernst, sourit Spies. Il avait peur de cette liberté, de la dimension onirique de son œuvre.  Il refoulait beaucoup de choses.  » De fait, la rencontre fatidique avec l’artiste ne s’effectue qu’en 1966. Sur le sujet, dont il est le spécialiste incontesté, l’historien est intarissable. «  C’est l’œuvre la plus importante du surréalisme. Il fait jaillir des étincelles d’un monde banal, affirme-t-il. Il était de toutes les batailles idéologiques. L’Europe après la pluie, c’est presque une peinture d’histoire, de guerre, comme Guernica.  » Guerre, le mot est lâché. Un terme qui revient sans cesse en camouflage dans sa conversation. «  La guerre est pour lui dans le non-dit, indique sa fille Alexandra Spies-Turcat. Qu’il vienne à Paris dans les années 1960 n’est pas un hasard. Il fuit, mais il amène avec lui ses sacs de germanité pour les donner aux autres et en montrer les bons côtés.  » Ce qu’il fera avec l’exposition «  Paris-Berlin  » organisée au Centre Pompidou en 1978 en à peine six mois. Il y dévoile l’art allemand dans toute sa complexité, entre expressionnisme et rationalisme. «  L’Allemagne était moins connue pour les Français que l’Afrique  », rappelle Spies. La situation a-t-elle changé  ? «  Les grands quotidiens français ne voient guère ce qui se passe en dehors de la France alors que les grands journaux allemands ont les yeux grands ouverts, répond-il. Les Allemands regardent la France, mais constatent que l’activité est limitée par rapport à ce qui se passe chez eux. Il manque des possibilités d’exposition des jeunes artistes. Il y a en France un fonds de commerce d’artistes canonisés qui depuis quinze ans sont les mêmes. Il faudrait plus d’émulation. Dans une vie culturelle, il faudrait presque des ennemis naturels. Le Centre Pompidou sans le Musée d’art moderne de la Ville de Paris deviendrait une institution calme et fatiguée.  »
Titulaire pendant vingt-cinq ans d’une chaire à l’Académie de Düsseldorf, l’historien de l’art laboure inlassablement le même champ, cisèle sa pensée autour de deux piliers, Max Ernst et Pablo Picasso. Sans être pour autant adoubé par le milieu de l’art contemporain, Spies a évolué ces dernières années vers d’autres créateurs, comme Robert Longo, Gerhard Richter, Gursky ou Kiefer. «  Werner n’est pas un homme d’humeurs, mais un homme d’amour. Quand il défend un artiste, c’est sans réserves. C’est un mode de critique que nous, Français, nous ne comprenons pas, explique Ann Hindry. Les autres spécialistes sont plus proches d’une histoire de l’art plus cartésienne, analytique. Un bon historien français se veut neutre pour être pris au sérieux. Werner, lui, n’est jamais neutre.  » Il serait même un tantinet emphatique  ! Spies ausculte l’œuvre d’Ernst ou de Picasso dans son ensemble, préférant la longue-vue à la dissection par période. Il ne cède pas plus à la tentation biographique. «  Par pudeur, je n’aime pas trop les choses personnelles. Une œuvre doit avoir une vérité presque structuraliste  », explique-t-il. Mais n’y a-t-il pas une ambivalence entre son penchant littéraire pour le structuralisme et son abandon visuel au surréalisme  ? «  Il n’y a rien de systématique dans la profusion de mes goûts, déclare-t-il. J’aime les textes et les tableaux qui posent des questions. C’est formidable les tableaux sans réponses, les tableaux qui nous demanderaient “mais que signifies-tu toi”  ?  »
Cet historien émérite est réputé pour la qualité des prêts qu’il parvient à décrocher, notamment de la part de collectionneurs privés souvent réticents. «  La plupart des conservateurs envoient d’office une fiche de prêt, sans plus, alors que Werner Spies se débrouille pour les faire inviter par les musées  », remarque le marchand parisien Marcel Fleiss. «  Il est très fiable, quand il dit quelque chose, il le fait, rajoute Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Il se montre attentionné avec sincérité.  » L’intéressé en convient  : «  Quand je veux quelque chose, je ne lâche pas. Je refuse qu’on me dise non. Si j’essuie un refus, je le prends pour un refus personnel, je pense qu’on ne m’aime pas et je rêve qu’on m’aime donc j’insiste  ».

Un réseau important
Cette aptitude peu fréquente n’est pas étrangère à son arrivée en 1996 à la tête du Musée national d’art moderne. Pour l’ancien directeur de cette institution, Germain Viatte, «  Werner a apporté un réseau important au Centre Pompidou. Ses liens avec les collectionneurs ne sont pas éphémères, mais durables.  » La nomination d’un historien de l’art non conservateur, germanique de surcroît, ne manquera pas de secouer le sérail.
En dirigeant un musée fermé, Spies fera office d’homme de transition. Il n’en procède pas moins à des acquisitions importantes d’Otto Dix et de Christian Schad, décrochant aussi au passage des donations d’œuvres de Polke, Lüpertz et Immendorf. Il lance aussi deux expositions remarquables, «  La Révolution surréaliste  » et «  Picasso sculpteur  ». Son accrochage assez chaotique lors de la réouverture du musée laisse toutefois perplexe. En retirant des murs pas mal d’œuvres de l’École de Paris, il s’aliène «  le lobby des veuves et des ayants droit  ». S’il aime arrondir les angles tout en cédant parfois à des emportements froids, ce grand orateur ne sera pas un meneur de troupes. Bien que Spies considère le Centre Pompidou comme son plus grand titre de gloire, son passage fera l’effet d’un coup d’épée dans l’eau. «  Au lieu de l’ancrer dans le paysage français, Beaubourg a achevé de l’en sortir  », regrette un familier. Difficile d’être prophète dans son pays d’adoption  !

WERNER SPIES EN DATES

1937 Naissance à Tübingen
1966 Rencontre avec Max Ernst
1978 Exposition « Paris-Berlin » au Centre Pompidou
1997 Directeur du Musée national d’art moderne, à Paris
2001 Commissaire de l’exposition « La Révolution surréaliste »
2008 Publication de dix volumes de ses écrits par la Berlin University Press
2009 Exposition « David Lynch », au Musée Max Ernst (Brühl, Allemagne, près de Cologne)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°292 du 28 novembre 2008, avec le titre suivant : Werner Spies, historien de l'art

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