La bobine de film de Nil Yalter

Par Élisabeth Couturier · L'ŒIL

Le 22 mars 2016

Fétiche Les yeux rieurs, elle brandit l’objet qu’elle a choisi.Il s’agit d’une petite boîte noire en plastique rigide.

Qu’est-ce que cela peut bien être ? Je cherche, j’hésite. Je donne ma langue au chat : « Eh bien, dit Nil Yalter, cette boîte renferme une bande vidéo demi-pouce qui, contrairement à une bobine de film, est totalement opaque. On ne peut pas voir à l’œil nu ce qui a été tourné. Ça reste un mystère ! » Continuant sur sa lancée, elle ajoute : « J’en possédais une caisse entière. Mais comme je ne pouvais plus les lire, ma vieille caméra étant cassée et le matériel de visionnage n’existant plus, j’étais prête à m’en débarrasser… Heureusement que je ne l’ai pas fait ! » Et d’expliquer que cette bobine s’utilisait avec le « Portapak », le premier équipement vidéo électronique portable, commercialisé en 1967 par Sony. Un appareillage lourd, mais mobile, composé d’une caméra reliée à un enregistreur qui se portait en bandoulière, et que l’artiste coréen Nam June Paik a été le premier à utiliser. Une révolution technologique, aujourd’hui obsolète, mais qui a permis l’essor de l’art vidéo.

Séduite par ce nouvel outil, Nil Yalter, qui a grandi à Istanbul de parents turcs et qui s’est installée à Paris en 1965, l’utilise dès 1973 et commence une œuvre hybride mêlant documents vidéo, body art, performances, photos, peintures et installations. Artiste engagée, femme aux convictions politiques et sociales bien trempées, elle mène, caméra au poing, des enquêtes immersives, mettant au jour injustices et exploitations. Elle dénonce, entre autres, dès ses débuts, les rapports complexes entre hommes et femmes, dominants et dominés, Orient et Occident. Empruntant aux sciences sociales, à l’ethnographie et à la sociologie, son œuvre formellement ultra inventive, repousse très loin les frontières de l’art. Elle se souvient : « À Paris, dans les années 1970, les femmes artistes étaient encore rares. Je fréquentais Léa Lublin, Tania Mouraud et Annette Messager, avec qui je me sentais des affinités ! Les plus avant-gardistes étaient féministes, vidéastes et multimédia ! » Pour revenir à cette fameuse boîte noire et à sa bande enregistreuse, Nil Yalter a été bien inspirée de ne pas la mettre au rebut. Elle raconte : «  Il y a quelques années, la BNF, qui était en train de rassembler un fonds vidéo, me propose de numériser ces pellicules. J’ai alors pu redécouvrir des films que j’avais complètement oubliés. Pendant quarante-trois ans, des centaines de gens que j’avais rencontrés étaient restés enfermés dans ces boîtes. Quel choc de les revoir ! » Des thèmes récurrents : l’immigration, l’exil, les conditions de travail, la place des femmes dans la société ou encore les problèmes identitaires. Des investigations menées hier, réactivées aujourd’hui et montrées à travers des propositions plastiques originales superposant les discours, les lieux et les temporalités afin de souligner la permanence des questions abordées. Rien d’étonnant à ce que son travail connaisse depuis une dizaine d’années un fort regain d’intérêt : « En 2007, j’ai été invitée à faire partie de l’exposition « Wack ! Art and the feminist revolution » qui s’est tenue au Moca à Los Angeles, puis au MoMA à PS1 à New York. Depuis, je suis invitée à exposer dans le monde entier. Et plusieurs galeries étrangères me représentent. J’en suis très heureuse, d’autant que j’ai connu une sorte de traversée du désert entre 1990 et 2005, même si je n’ai jamais cessé de créer et d’exposer. » Ainsi, tout commence et recommence avec cette petite boîte noire. Elle a fourni le matériel brut d’œuvres au contenu critique souvent traversé par un souffle poétique. C’est le cas, par exemple, pour La Femme sans tête ou la danse du ventre (1974) dans laquelle, tout en effectuant une danse du ventre, l’artiste inscrit au feutre noir, sur sa peau, un texte de l’ethnologue René Nelli afin de dénoncer l’excision et de valoriser la jouissance clitoridienne. De même pour Dur Métier que l’exil (1975-2015), elle a recueilli les témoignages d’immigrants turcs travaillant dans le Sentier à Paris, et pour Orient-Express (1976), elle a relaté son voyage effectué en 1975 dans ce train encore, en partie, populaire, mélangeant les âges et les origines sociales et reliant en deux jours Paris et Istanbul en s’arrêtant un peu partout, à Lausanne, Milan, Venise, Belgrade et Sofia, ces deux dernières villes situées dans les pays communistes. Filmé, photographié et dessiné, agrémenté de commentaires, ce voyage prend une forme plastique définitive en 2015. L’impression d’une continuité ininterrompue, d’un journal de bord défilant sous nos yeux comme la métaphore de la condition humaine. Autant de destins sortis, comme par magie, de cette petite boîte noire. 

« Nil Yalter »

49 Nord 6 Est, Frac Lorraine, jusqu’au 5 juin 2016.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°689 du 1 avril 2016, avec le titre suivant : La bobine de film de Nil Yalter

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