Dimanche 25 février 2018

Reportage

Afrique du Sud : une jeune génération très politisée

Les revendications de la génération post-apartheid

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 10 mai 2017

Vingt-six ans après l’abolition de l’apartheid, les plaies de la ségrégation raciale et sociale ne sont toujours pas cicatrisées, la société est sous tension
et les artistes sud-africains se révèlent plus engagés que jamais.

LE CAP, JOHANNESBURG - Athi-Patra Ruga reçoit, décontracté, dans son vaste atelier du Cap. Ancien étudiant en art et en mode né en 1984, il s’est fait connaître par des performances hautes en couleur, dans lesquelles il est parfois apparu en tant que « Miss Congo ». Au mur, des tapisseries issues d’une nouvelle série en cours de production dans lesquelles il est lui-même immergé, au sein d’environnements chromatiquement surchargés qui figureraient « l’Azanie », une nouvelle nation noire utopique dont il serait le messie. « J’aime la subversion apportée par un médium perçu comme féminin, affirme-t-il, avant d’appuyer sur le fait que [son] travail aborde les questions d’être noir, gay et non chrétien. » Tout un programme !

Si de fortes considérations politiques imprègnent depuis longtemps l’art sud-africain, la liberté de ton avec laquelle les plus jeunes s’emparent des questions relatives au genre et à la sexualité est frappante, alors que rien n’est moins évident dans un tel contexte. Le pays semble être passé d’une génération très militante à une autre plus diverse, qui, sans gommer les aspérités du discours, affirme des individualités et subjectivités multiples. Zanele Muholi ou Nicholas Hlobo, qui intègrent les problématiques de genre à leur réflexion, ont désormais une large audience, mais ils sont nombreux dans leur sillage. Comme la jeune Buhlebezwe Siwani, 30 ans tout juste, qui tend à mêler dans son œuvre le politique et le spirituel en travaillant notamment sur l’idée de purification du corps de la femme, entaché par la couleur noire, la colonisation et le fait, assure-t-elle dans son modeste atelier empli de bassines et de savon, que « le corps féminin est toujours apparemment plus sale que celui de l’homme ».

Parole, mémoire, formation des identités, pardon
S’affirme également cette conscience, partagée par les artistes, d’une parole non neutre, d’œuvres qui parlent d’elles-mêmes et possèdent toutes une histoire. La parole, Sue Williamson y est attachée depuis longtemps, et crée les conditions pour qu’elle s’exprime chez les autres, « en usant de méthodes journalistiques pour faire de l’art », selon ses propres termes. Elle fut en effet journaliste à une époque de sa vie, avant d’embrasser dès les années 1970 la cause de l’art tendance activiste. En 1981, elle participa aux manifestations de protestation contre la démolition des habitations noires du District 6 du Cap, un quartier central multicommunautaire que le gouvernement voulut homogénéiser… en blanc. Dans son atelier, celle qui s’est beaucoup appuyée sur les travaux de la commission Vérité et Réconciliation créée en 1995 pour recueillir les témoignages des meurtris de la ségrégation, déroule ses projets, tous liés à l’histoire, à la mémoire, à la formation des identités, au pardon. « La mémoire est une chose tellement difficile, parce qu’il y a toujours des versions différentes d’une même histoire. »

Thenjiwe Niki Nkosi, née en 1980, ne le dirait probablement pas autrement. Dans sa pièce de travail située au premier étage d’une maison d’un quartier résidentiel de Johannesburg, sont alignés des tableaux de format carré dépeignant des visages aux traits précis mais aux contours lisses, peu marqués. Des personnages héroïques sans doute, puisque cette série s’intitule « Heroes » : « Des gens dont j’ai envie de me souvenir, précise-t-elle, des gens connus et des anonymes qui ne font pas partie de l’histoire nationale. » Et de préciser : « La plupart de ces portraits ont été construits durant l’apartheid, ils donnent donc un visage à ce régime, même si mon désir n’est pas de parler de l’apartheid mais de là où nous en sommes maintenant. »

La mémoire cependant reste aujourd’hui encore un thème central dans la société sud-africaine. Beaucoup parmi les jeunes générations ne pardonnent toujours pas, et certains se radicalisent de nouveau face aux inégalités économiques et sociales. Ainsi du récent mouvement contestataire baptisé « Fees must fall » (Les frais doivent tomber), réclamant un accès plus égalitaire aux études supérieures, avec la suppression des frais de scolarité et surtout une décolonisation de l’enseignement. « Si les revendications économiques de ces jeunes peuvent être sincères, relève l’historienne Hlonipha Mokoena, il faut surtout comprendre que cette génération n’a pas directement vécu la révolution et veut avoir sa propre révolution ! »

L’apartheid,  « toujours et encore un sujet »
Plus qu’un symbole, les étudiants de l’université du Cap ont obtenu en avril 2015 la dépose de la statue de Cecil John Rhodes, Premier ministre cupide de la colonie du Cap en 1890, perçu par tous comme un symbole honni du colonialisme ; un instant immortalisé par David Goldblatt, sur une photographie en noir et blanc exposée à la Fondation Louis Vuitton, à Paris. On y voit une masse d’étudiants, noirs et blancs, photographier l’événement la main levée, à l’aide de leurs smartphones ou tablettes. Mais les manifestations étudiantes que le photographe a documentées dans une série intitulée « Student Protests » ont connu des épisodes violents ayant pour certains abouti à du vandalisme sur des œuvres d’art jugées porteuses d’une visée coloniale ou colonialiste ; des débordements qui ont conduit Goldblatt à annuler une donation de ses œuvres à l’université. « Cela m’a beaucoup perturbé, car c’est quelque chose qui ne se serait sans doute pas produit pendant les années de l’apartheid, analyse-t-il. Il y a aujourd’hui une conscience d’un mouvement noir qui n’est pas démocratique. » Et d’expliquer, d’un point de vue politique, le récent basculement de sa pratique vers le noir et blanc : « J’y suis revenu après avoir exploré tout ce que je voulais en couleur jusqu’en 2012 ; il est difficile d’être en colère en couleur, et je suis en colère. Mais toutes ces choses ne sont pas simples, elles ne sont pas noires et blanches, elles sont grises ! »

À propos des rébellions et revendications des plus jeunes générations, Athi-Patra Ruga relève que « [sa] génération a commencé une révolution après avoir eu accès à l’éducation. [Leurs] parents souffrent toujours des effets de l’apartheid car cela a constitué un génocide, et la démocratie n’est pas une destination ainsi que cela a été promis. » Dans son magnifique atelier de Johannesburg où tout est classé dans d’innombrables meubles à tiroirs, William Kentridge abonde : « Depuis vingt-six ans, il s’est passé beaucoup de choses, mais en même temps beaucoup se demandent pourquoi le pays est toujours le même. »

« Si l’apartheid est toujours, aujourd’hui encore, un sujet, assure Hlonipha Mokoena, c’est que nous faisons encore avec les structures économiques et sociales qu’il a imposées, avec un décalage considérable entre une élite et la classe des travailleurs. Et du côté racial, une élite noire se renforce, mais le chemin est long. »

À simplement traverser la tentaculaire Johannesburg, la démonstration se fait d’elle-même, évidente. Dans les quartiers résidentiels, nulle âme qui vive – il est d’ailleurs déconseillé au visiteur de circuler à pied dans la rue et pas une maison n’est dépourvue d’une clôture mêlant barbelés et fils électriques. Le centre-ville, lui, qui en fut autrefois le cœur économique, se délabre irrémédiablement depuis que les Blancs l’ont abandonné lorsque les Noirs ont eu en 1994 le droit d’y accéder. Et si ses rues sont vivantes et animées, jamais l’on n’y croisera un Blanc ; une ségrégation de fait est manifestement à l’œuvre, toujours. De quoi probablement alimenter encore la réflexion des artistes.

« La jeune génération voyage et revient plus politique que jamais », prévient Hlonipha Mokoena. On l’avait bien senti ainsi !

Légende photo

Athi Patra Ruga et ses créations dans son atelier de Johannesburg © Photo : Batandwa Alperstein.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°479 du 12 mai 2017, avec le titre suivant : Afrique du Sud : une jeune génération très politisée

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