Mardi 18 décembre 2018

Brésil - Le moment d’Inhotim

Au Brésil, Inhotim face à son avenir

C’est l’un des plus beaux lieux d’art contemporain au monde. Son expansion continue met en lumière un modèle de développement particulier, à l’aube d’une étape importante et délicate

Le Journal des Arts

Le 13 mars 2013 - 1309 mots

Petit bijou logé dans le Minas Gerais, au Brésil, le site d’Inhotim aborde un tournant décisif. Conçu par l’homme d’affaires et collectionneur Bernardo Paz, ce lieu unique où l’art contemporain s’inscrit dans un parc paysager doit désormais concilier développement régional et intégrité du projet.

BRUMADINHO - Inhotim fait partie des lieux exceptionnels qui font cohabiter art monumental et paysages majestueux, loin des villes. Comme Soichiro Fukutake sur l’île de Naoshima au Japon (lire le JdA no 330, 10 septembre 2010), comme Giuliano Gori et sa villa Celle en Toscane, Bernardo Paz a façonné ici un « moment » rare, une expérience de visite différente de celle des grands musées. À Brumadinho, dans le Minas Gerais, au Brésil.
Aujourd’hui, le domaine semble parvenir à un moment-clé de son développement : atteint-on la taille critique ? L’arrivée de l’hôtellerie et de concessions commerciales va-t-elle altérer le format de visite, qui concilie grand succès public populaire et légitimité critique ?

À la tête d’un consortium minier brésilien (Itaminas – en cours de revente à un groupe chinois), Bernardo Paz a engagé sa fortune et vingt ans de labeur dans ce projet. À partir de 1987, sous l’impulsion de l’ami et célèbre paysagiste Roberto Burle Marx, il transforme sa résidence secondaire en jardin botanique et achète progressivement près de 800 hectares de forêt alentour (le parc ouvert au public en compte 100). Dans les années 1990, sur les conseils de l’artiste Tunga, lequel possède ici un des plus beaux pavillons, il abandonne sa collection d’art moderne au profit du contemporain. Aujourd’hui le succès du lieu repose sur trois piliers : une prouesse paysagiste, puisque 300 jardiniers concourent à ce Sisyphe tropical ; une richesse botanique unique (qui recense près de 4 000 espèces) ; une collection d’art contemporain de niveau international. Y figurent Olafur Eliasson, Giuseppe Penone, Yayoi Kusama, Dan Graham, Paul McCarthy… et quelques œuvres « historiques » de l’art contemporain : Samson et Beam Drop de Chris Burden, Red Shift de Cildo Meireles…
La primauté est donnée à l’œuvre et à son inscription dans le contexte spécifique d’Inhotim, à rebours des gestes architecturaux de nombreux musées récents. Les artistes viennent penser leur travail longtemps en amont – Cildo Meireles y a passé près de cinq ans –, mais aussi concevoir le bâtiment ou redessiner la colline pour leur œuvre. Les curateurs organisent la collaboration avec les architectes pour construire la « galerie » autour de l’œuvre, et non l’inverse. Des architectes qui sont jeunes et ne comptent pas de grands noms. Tout est fait pour ralentir la visite et mettre l’œuvre en valeur : bancs, pelouses autorisées, chemins courbes fonctionnent comme des appels à la lenteur, à l’observation et à la méditation entre les 46 lieux (21 galeries et 23 installations) du parc (lire le JdA n° 333, 22 octobre 2010).

Oasis visuelle et sociale
L’image du paradis perdu transformé en musée se prête bien à Inhotim et attire le tourisme. Mais cette oasis de beauté possède aussi son reflet social : depuis l’aéroport de Belo Horizonte, le visiteur arrive par un réseau routier de mauvaise qualité, bordé de favelas, souvent dépourvu de signalisation et partiellement goudronné. En entrant dans Inhotim, jardin féerique soigné, le choc est immédiat. Le contraste, aussi choquant soit-il, joue un rôle assumé : il montre la puissance du lieu. Aux touristes étrangers, qui profitent d’autant plus de la visite qu’ils y trouvent une oasis de confort. Mais surtout à la population locale, pour laquelle, loin d’être une fantaisie déplacée, la fondation est une bénédiction et une fierté. Car elle est d’abord un moteur de développement : avec près de mille emplois directs et 50 millions d’euros de budget annuel, Inhotim a modifié en profondeur le tissu économique, les infrastructures et le niveau de vie à Brumadinho, ville de 30 000 habitants. Alors que le nombre de visiteurs est de 400 000 en 2012, l’objectif est d’atteindre à moyen terme la barre du million.
La pérennité d’Inhotim tiendra peut-être à son ancrage territorial : avant d’ouvrir au grand public en 2006, la fondation invitait dès 2004 les écoles de la région dans le cadre de programmes éducatifs. Légitimité locale toujours, aux côtés des grands noms figurent des artistes brésiliens plus jeunes, de moindre renommée : Edgar de Souza, Marilá Dardot… Enfin l’intégralité du site est accessible aux handicapés quand le centre de Rio ne peut pas en dire autant. Cette volonté de cohérence et de développement durable (hapax à replacer dans la réalité quotidienne du Brésil !) a rendu très populaires le mécène et son œuvre, leur assurant un soutien politique total.

Quelle limite ?
La croissance apparemment infinie pose la question de l’avenir : Anish Kapoor installera une pièce cette année, en même temps qu’ouvrira la « grande galerie » de Bernardo Paz. Mais l’inflation du nombre d’œuvres augmente le temps de visite. La capacité hôtelière doit croître, et il faut pouvoir loger les visiteurs au sein même du parc. Les travaux sont en cours. Deux jours ne sont déjà plus suffisants pour tout (bien) voir. Enfin, Inhotim doit à moyen terme trouver sa rentabilité. Seuls 25 % des coûts sont assurés aujourd’hui par la billetterie, les restaurants et les – autres – mécènes. Des magasins ouvriront prochainement. Dix vols quotidiens reliant Rio et São Paulo viennent d’être négociés avec une compagnie low cost, pour l’aéroport bientôt construit… sur le chemin de la nouvelle autoroute en chantier.

Dans un pays en croissance mais aux retards structurels forts, les efforts déployés par et pour Inhotim sont sans comparaison et lui promettent un avenir touristique radieux. Reste à savoir si le domaine va atteindre prochainement une taille ou densité critique, susceptible d’altérer le « moment » exceptionnel de la visite, ou si les réserves d’argent et d’espace pourront conserver cette légèreté à plus grande échelle. On retournera s’en assurer.

Rencontre avec Bernardo Paz

Quand Bernardo Paz reçoit chez lui au cœur du domaine, il ne parle que d’avenir. Les œuvres sont le seul reflet du passé qu’il tolère. Dans son salon, une installation photographique monumentale de Miguel Rio Branco… et des jouets. Père de sept enfants, il aimerait « pouvoir n’embaucher que des digital natives » (personnes nées après 1995). Optimiste, il pense que « les réseaux sociaux feront tomber les dictatures » en libérant l’homme des contraintes spatiales. Il faut parfois s’accrocher pour garder le fil. Pourtant toutes les intuitions qu’il partage se retrouvent dans son projet à Inhotim : « transcrire l’émotion » est son unique leitmotiv. Grâce au numérique, on peut « travailler à distance et vivre dans des lieux de bien-être et de beauté », en délaissant les endroits sans émotion. La clé du moment particulier est là : chaque pas du visiteur est pensé pour l’émotion.

Le collectionneur ne sort que rarement d’Inhotim. Mais attention, pas de contresens, Bernardo Paz n’est ni snob ni excentrique. Il dit connaître davantage ses jardins que ses œuvres. Lorsqu’il déclare en mars 2012 au quotidien The New York Times qu’il fera d’Inhotim « un Disneyland de l’art », on suppose que ses curateurs auraient préféré une autre formule, eux qui parachèvent patiemment la légitimité artistique du lieu. Inhotim, pavé dans la mare pour le happy few de l’art contemporain ? Son œil brillant semble s’en accommoder, même si la question n’est pas là : « Je construis Inhotim pour que le monde entier en profite. » C’est un fait, ses moyens exceptionnels permettent à 5 000 visiteurs, scolaires ou professionnels de l’art, de se croiser le même jour sur le site, en conservant à chacun l’impression d’une balade privilégiée.

Inhotim, Institut d’art contemporain et jardin botanique

Équipe curatoriale : Allan Schwartzman, Jochen Volz, Rodrigo Moura, Júlia Rebouças & Eungie Joo
Paysagisme : Pedro Nehring
Collection : environ 500 œuvres représentant 100 artistes

Inhotim, Rua B, 20, Inhotim, Brumadinho, Brésil, tél. 55 31 3571 9700, tlj sauf lundi 9h30-16h30, samedi-dimanche 9h30-17h30, www.inhotim.org.br

Légende photo

Bernardo Paz © Photo Daniela Paoliello

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°387 du 15 mars 2013, avec le titre suivant : Au Brésil, Inhotim face à son avenir

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