Samedi 21 septembre 2019

Politique

Protestations contre la nomination de Muriel Mayette à la Villa Médicis

Par Vincent Noce · lejournaldesarts.fr

Le 2 septembre 2015 - 1237 mots

PARIS [02.09.15] - Voulue par Manuel Valls, la nomination de la comédienne aurait été avalisée par Fleur Pellerin. Les anciens pensionnaires lancent une pétition, en lui demandant de revenir sur ce choix.

Le gouvernement persiste et signe : Muriel Mayette, devrait être nommée à la Villa Médicis, en dépit du tollé que cette volonté a suscité cet été dans le monde culturel. Le Premier ministre voudrait officialiser la nouvelle dès le prochain conseil des ministres. La ministre de la Culture en a fait part à plusieurs interlocuteurs. Elle avait semblé hésiter au début de l’été, mais Manuel Valls a mis la pression en réclamant publiquement un « poste important » pour son amie. Le Journal des Arts avait révélé que ce choix surprenant était dicté par l’amitié ancienne qui lie le chef du gouvernement au journaliste sportif Gérard Holtz, époux de la comédienne. A l'exception de Gérard Holtz, personne ne l’a démenti depuis.

La controverse ne fait que commencer. Dans une lettre ouverte (*) à Fleur Pellerin, les anciens pensionnaires "supplient" la ministre de reconsidérer ce choix, « pour que la Villa Médicis vive ».

Ils contestent la nomination d’une personne « qui ne connaît aucun des domaines artistiques et intellectuels représentés à la Villa, qui n’a aucune des compétences requises pour la diriger, et dont le mandat à la Comédie Française s’est terminé parce que, selon nos amis du spectacle vivant, elle s’y est montrée incapable de leur prêter une vraie attention ». Ils demandent en conséquence le maintien d’Eric de Chassey dont ils vantent « le travail considérable » mené en six ans.

Lettre ouverte à la ministre de la Culture et de la Communication : pour que la Villa Medicis continue a vivre, il faut qu’Eric de Chassey en reste le directeur

 

Madame la Ministre,

Au cours des six dernières années, depuis qu’Eric de Chassey en est le directeur, nous avons été associés à la vie de l’Académie de France à Rome – Villa Médicis, soit comme pensionnaires, soit comme artistes invités à exposer ou à montrer nos travaux, soit encore à participer à l’une des manifestations qui s’est tenue à la villa Médicis, soit encore à prêter nos compétences comme rapporteurs ou membres du jury. Nous sommes des artistes et des chercheurs appartenant à des disciplines très diverses (de l’architecture à la littérature, de l’histoire des arts à la création musicale) qui avons eu la chance de pouvoir développer nos projets au sein de ce lieu fondé il y a presque 350 ans. Nous connaissons ce laboratoire de la création qui a fait l’objet depuis ces six ans d’une profonde réforme qui a mis fin à des pratiques non conformes avec ce symbole que constitue cette institution et a permis, comme vient de le saluer la présidence italienne, d’en faire à nouveau un point de référence incontournable de la vie culturelle et artistique romaine. En premier lieu, la villa Médicis est devenu, sous l’impulsion d’Eric de Chassey, un véritable lieu pour la création, en organisant des expositions de grande qualité qui ont fait dates (citons Europunk, qui a circulé en Europe avant d’être présentée à la Cité de la Musique, ou encore Les Bas-fonds du Baroque, qui est ensuite venu au Petit Palais, à Paris, et de très nombreuses monographies), en l’ouvrant aux artistes italiens, notamment les écrivains lors de colloques ou lectures, en y programmant des concerts dans tous les domaines de la musique, du classique au contemporain et aux musiques actuelles, de la redécouverte de Prix de Rome du XIXe siècle aux djs électro émergents, en y invitant réalisateurs et interprètes du cinéma d’auteur d’hier et d’aujourd’hui. Ces manifestations ont rassemblé un public jeune et attentif, romain et international. Eric de Chassey a su remettre au cœur de cette belle institution ceux pour qui elle fut fondée : les créateurs, qu’ils soient au début de leur carrière, comme les étudiants d’écoles des beaux-arts, de cinéma et de musique accueillis depuis trois ans pour des séjours de quelques mois ou les pensionnaires qui, par leur éclectisme, leur cheminement et leurs œuvres témoignent bien de ce qu’est aujourd’hui la culture du divers qui est celle de notre contemporain, ou encore les créateurs de tous âges et de tout niveau de renommée qui peuvent désormais résider à la Villa pour y mener un projet spécifique. Il a mené une politique en adéquation avec le XXIe siècle, dont le symbole est sans nul doute d’avoir invité une personnalité, cette année le philosophe italien Giorgio Agamben, à accompagner les pensionnaires au cours de leur séjour.

En même temps, il a assaini l’administration et les dépenses, faisant sortir la Villa de décennies de pratiques féodales et maffieuses. Malgré les changements de ministres de la Culture, il a établi pour les personnels des conventions collectives inédites, revu l’ensemble des besoins et des compétences, repris avec son équipe l’ensemble de l’occupation des espaces, en rendant aux artistes nombre d’ateliers. Bref, il a transformé l’Académie de France à Rome de la vitrine dorée propice aux intrigues et aux fantasmes en un solide maillon de l’action culturelle française.

Si nous sortons de notre réserve, c’est que ce travail considérable mené dans une attention permanente à chacun des acteurs de cette institution, dans le respect strict des règles de l’Etat républicain, est aujourd’hui menacé par le non-renouvellement d’Eric de Chassey, dont l’action et le bilan ont été injustement oubliées au profit de rumeurs qui ne concernent que sa vie privée. Les nombreux chantiers entamés doivent pouvoir être poursuivis, en particulier le dialogue au quotidien entre le directeur et les résidents.

Or nous apprenons que l’on s’apprête à nommer à sa place Muriel Mayette, qui ne connaît aucun des domaines artistiques et intellectuels représentés à la Villa, qui n’a aucune des compétences requises pour la diriger, dont le mandat à la Comédie Française s’est terminé parce que, selon nos amis du spectacle vivant, elle s’y est montrée incapable de leur prêter une vraie attention. Bref, elle ne peut être là que pour de mauvaises raisons. Il est encore temps, Madame la ministre, de prendre la décision qui s’impose. Nous, artistes et chercheurs, vous demandons, Madame la ministre, à renouveler le mandat d’Eric de Chassey à la tête de la Villa Médicis, afin que cette institution rénovée, adaptée à notre monde contemporain ne retourne pas à l’Ancien régime.

Signataires :
Adel Abdessemed, artiste
Philippe Adam, écrivain
Dove Allouche, artiste
Philippe Artières, historien
Joana Barreto, historienne de l’art
Romain Bernini, artiste
Carole Blumenfeld, historienne de l’art
Yves-Alain Bois, historien de l’art
Xavier Bonnet, restaurateur
Michel Cloup, musicien
Clément Cogitore, artiste
Emanuele Becheri, artiste
Amélie Bernazzani, historienne de l’art
Rodolphe Burger, musicien
Alain Clairet, artiste
Christophe, musicien
Didier Courbot, artiste
Chloé Delaume, écrivain
Caroline Deruas, cinéaste
Ramy Fischler, designer
Philippe Garrel, cinéaste
Serge Guilbault, historien de l’art
Carole Halimi, historienne de l’art
Josephine Halvorson, artiste
Clotilde Hesme, actrice
Anne Marie Jugnet, artiste
Dominique Kalifa, historien
Olga Karadimos, artiste peintre
Arnaud Laporte, ancien juré du concours d’entrée à la Villa Medicis
Karolina Lewandowska, conservatrice
Catherine Libert, cinéaste
Magic Malik, compositeur
Chiara Malta, cinéaste
Fanette Mellier, graphiste
Donatienne Michel-Dansac, cantatrice
Jean-Luc Moulène, artiste
Ridha Moumni, historien de l’art
James Noel, poète-écrivain
Gaelle Obiegly, écrivaine
Alfredo Pirri, artiste
Patrice Pluyette, écrivain Gildas Le Reste, peintre, directeur de l’école d’art de Chatellerault
Yann Robin, Compositeur, directeur artistique du Festival Controtempo
Djamel Tatah, artiste
Olivier Vadrot, architecte et scénographe
Denys Zacharopoulos, historien et critique d’art
Giovanna Zapperi, historienne de l’art

Légende photo

Muriel Mayette, administrateur général de la Comédie-Française, lors d'une conférence à l'Admical en 2011 sur la place du mécénat dans la société et l'entreprise © Photo François Moura - Licence CC BY 2.0

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