EnqueÌ‚te : les prépas des écoles d’art

Les « classes prépas » des écoles d'art soumises à l’examen

Passage obligé pour intégrer une grande école d’art, les classes préparatoires privées, plus nombreuses que les classes publiques, ne favorisent pas la diversité sociale. Leur utilité n’est par ailleurs pas démontrée.

Seuls 3 500 étudiants inteÌ€grent chaque année une école supérieure d’art sur les 10 000 candidats qui s’y présentent. Pour mettre toutes les chances de leur coÌ‚té, les candidats sont de plus en plus nombreux aÌ€ préparer le concours dans une classe préparatoire aÌ€ l’intéreÌ‚t discutable. Et le quasi-monopole des classes privées ne favorise pas la diversité sociale.

C’est sans doute la rançon du succès. Chaque année, plus de 10 000 étudiants frappent aux portes des 45 écoles supérieures d’art (ESA) certifiées par le ministère de la Culture, délivrant un diplôme national supérieur d’expression plastique (DNSEP). Seuls 3 500 de ces candidats intègrent à l’issue d’un concours la première année. La sélectivité du recrutement est proportionnelle à la notoriété de l’établissement (3 % d’admis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs [Ensad] comme à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris) et à la reconnaissance de sa spécialisation (le design à Amiens et Saint-Étienne, la photographie à Arles…).

Des bacheliers face aux prépas
En théorie, il est possible de présenter le concours directement après le bac. Mais beaucoup préfèrent passer par une année préparatoire. C’est là qu’apparaît le premier problème, l’équité. Les bacheliers se trouvent en concurrence avec une moitié de candidats dont l’année est exclusivement consacrée à préparer le concours ! À cet égard, l’École nationale supérieure d’art de Nancy (où seuls 37 % d’admis sont passés par une prépa) organise des sessions de concours destinées aux bacheliers (mais sans quota préétabli). Ailleurs, les chiffres sont très variables, mais aucune politique n’est précisément définie sur la question. À Bourges, ils ne sont que 25 % d’admis à sortir d’une classe prépa. À Dijon 40 %, à Cergy 63 %, à Lyon 71 %. Si partout le dossier et l’entretien sont devenus décisifs au détriment des épreuves écrites ou plastiques, les candidats sont mieux préparés en prépa qu’en terminale. C’est pourquoi environ 5 000 étudiants fréquentent les classes préparatoires aux écoles d’art. Elles ont en général deux visées : permettre une pratique plastique intensive et préparer les concours, notamment le dossier artistique personnel, pièce maîtresse de la plupart des processus de sélection.

À l’inverse des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), hypokhâgnes, khâgnes, maths sup ou prépas HEC, les prépas aux écoles d’art souffrent d’une grande diversité de statuts comme de reconnaissance. Ainsi, presque aucune n’offre d’équivalence à la sortie (sauf si elles s’inscrivent au sein de cursus d’établissements privés). En cas d’échec, mis à part l’enrichissement intellectuel personnel de l’étudiant, l’année débouche sur une impasse scolaire.

Des prépas privées face aux prépas publiques
Autre problème : la diversité sociale des étudiants. Face à une offre publique insuffisante, les prépas privées ont monopolisé le marché dans les années 1980. Aujourd’hui, sur les 5 000 élèves en prépas, seuls 500 fréquentent des classes publiques. La plupart sont regroupées au sein de l’Association nationale des classes préparatoires publiques aux écoles supérieures d’art (Appea). Intégrer une classe, composée d’une trentaine d’élèves, située la plupart du temps dans une ville moyenne sans ESA (Beaune, Sète, Gennevilliers…), coûte entre 300 et 1 000 euros l’année en frais d’inscription (un admis pour trois demandes). On y trouve un tiers de boursiers, et un profil social d’étudiant comparable à celui de l’Université, selon une enquête de l’Institut de recherche sur l’éducation (Iredu) datée de 2014. Par exemple, 12 % ont un père ouvrier (contre 11 % à l’Université mais seulement 3 % au sein des écoles de l’enseignement supérieur culturel public). Depuis plusieurs années, l’Appea travaille à cette diversité des profils avec l’aide de la Fondation Culture et Diversité, également partenaire de l’Association nationale des écoles supérieures d’art (ANdEA).

En face, les prépas privées, dix fois plus nombreuses et qui rassemblent souvent des centaines d’étudiants, réclament des frais de scolarité qui peuvent atteindre jusqu’à 10 000 euros l’année. Certaines affichent des statistiques flatteuses : à elles seules, les deux plus cotées, Prep’Art et l’Atelier de Sèvres, fournissent plus de la moitié d’une promo aux Beaux-Arts de Paris ! Dans leur sillage, une centaine de classes privées facturent entre 2 000 et 6 000 euros l’année. On y prépare aussi aux écoles d’animation, d’arts appliqués et d’architecture. Ces prépas accueillent peu de boursiers, les profils populaires y sont rares (moins de 10 %). Notons l’émergence, parallèlement, d’une poignée de classes gérées par des lycées publics (sur le modèle des CPGE), ainsi celle du lycée Pablo-Picasso de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), pionnière reconnue en la matière.

Intérêt discuté des classes préparatoires
Prépas publiques et privées s’accordent sur un point : l’enseignement artistique et culturel est insuffisant au lycée. Les prépas devraient donc rattraper ce qui est vécu comme une faille du secondaire, autant que préparer les élèves à l’autonomie et à la pédagogie des écoles. À cet égard, les prépas publiques revendiquent un rôle d’orientation : « Le lycée n’offrant pas d’information sur l’école d’art (ses spécialisations, ses débouchés réels), nous permettons aussi une réflexion. Une éventuelle réorientation en cours de prépa est a priori moins traumatisante qu’un échec aux concours », explique Emmanuel Hermange, directeur de la prépa d’Issy-les-Moulineaux et président de l’Appea.

Quel avenir alors pour cet écosystème où les écoles publiques supérieures d’art visent plus de diversité mais recrutent dans des prépas surtout privées ? Si les prépas publiques se multiplient (ce qui s’annonce, car elles apportent des revenus supplémentaires aux établissements scolaires), une conclusion logique serait de supprimer la première année d’école, d’autant qu’avec la réforme LMD (Licence, Master, Doctorat) l’école d’art est censée assurer cette transition au cours de la première année, ou « année propédeutique ». Mais les directeurs ne semblent pas l’envisager. Si cette première année était réservée aux bacheliers, ceux sortant de prépa entreraient en seconde année. La dynamique est pourtant inverse, les écoles élargissant toutes leur recrutement en première année, et augmentant l’écrémage avant la seconde.

Le directeur de l’Ensad, Marc Partouche, avance une idée : « Faire une grande propédeutique pour 1 000 élèves, supprimer le concours et tous les problèmes qui vont avec » (lire le JdA no 434, 24 avril 2015). À l’issue de la première année, qui ressemblerait à la première année en Université, l’école sélectionnerait 80 élèves en moyenne, par le contrôle continu. Ce système, qui aurait l’avantage de favoriser la diversité sociale, a cependant l’inconvénient de laisser sur le carreau 920 étudiants.

Légende photo

Les ateliers pour les étudiants pour la classe préparatoire Prepart, Paris © Prepart

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°453 du 18 mars 2016, avec le titre suivant : Les « classes prépas » des écoles d'art soumises à l’examen

Tous les articles dans Campus

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque