Mercredi 19 décembre 2018

Grande-Bretagne : situation générale

Un système en butte à la normalisation

L’enseignement artistique aux prises avec les lois du marché

Par Stella Santacatterina · Le Journal des Arts

Le 1 mai 1995 - 750 mots

Dans sa volonté de "rationaliser" et de "rendre économiquement viable" l’étude et la pratique de l’art, le gouvernement britannique a perdu l’appui d’une partie des enseignants. En parallèle, la mise en place d’un système de bourses plus restrictif ne fait qu’accentuer le désarroi des étudiants.

LONDRES -  Jusqu’à la fin des années cinquante, l’enseignement des arts visuels en Angleterre était fondé sur l’expérience pratique : dessin anatomique à partir d’un écorché et dessin d’après nature. Cette approche strictement académique – toujours en usage dans les ateliers de la Royal Academy – est née d’une conception naturaliste de l’art, qui met en outre l’accent sur la dextérité manuelle. La rupture avec ce type d’approche a commencé vers 1955 à la Central School of Art de Londres, ainsi qu’à la Hammersmith School of Art, grâce à des artistes comme Alan Davie, Dennis Bowen, Victor Pasmore et William Turnbull, sous la direction de William Johnstone.

Là, pour la première fois, le dessin et l’architecture industriels, ainsi qu’un cours théorique fondé sur des principes empruntés au Bauhaus, ont été incorporés à l’enseignement des arts plastiques. Enfin, au début des années soixante, le rapport Coldstream s’est délibérément prononcé en faveur de la diversité et de la créativité, à la fois conceptuelles et méthodologiques, mais sans jamais atteindre véritablement son but.

Dans le même temps, Jon Thompson, alors enseignant en cycle préparatoire à Lancaster, comprenait que le facteur le plus stérilisant, dans l’enseignement des beaux-arts, était l’institutionnalisation des pratiques génériques elles-mêmes : peinture, sculpture, gravure, etc. Pour Thompson, la voie était toute tracée : le nouvel enseignement devait se concentrer sur l’image et la liaison entre conception et intuition, problématiques qu’il fallait simplement intégrer dans le cadre des différentes pratiques traditionnelles.

La première occasion de vérifier cette théorie en grandeur réelle lui fut donnée à son arrivée au Goldsmith’s College, dans les années soixante-dix. Jon Thompson, mais aussi Albert Irvin, Basil Beattie, Elma et Harry Thubron ainsi que Mike Kenny ont essayé d’éliminer la division de la pratique entre les domaines techniques distincts (peinture, sculpture, gravure, photographie, etc.), afin de permettre aux étudiants de comprendre que l’art ne devait pas être réduit à des pratiques techniques, mais relevait plutôt d’un processus intellectuel aboutissant au choix des solutions techniques les mieux appropriées.

 La qualité des tutorats individuels et des séminaires de groupe sur le travail encouragea les étudiants à développer une relation critique à l’égard de leur œuvre comme à l’égard de celle des autres, mais aussi à comprendre le contexte de leur pratique artistique, en relation avec ce qui se faisait théoriquement et pratiquement en Europe et aux États-Unis. Ce dialogue a été développé en collaboration avec des artistes-théoriciens comme Richard Wentworth, Yehuda Safran, Avis Newman, Tony Carter, Glenn Baxter, Jean Fisher, Andrea Fisher, Judith Cowan et (par intermittence) Michael Craig-Martin et David Ward, ainsi que Mark Wallinger dont l’œuvre a été beaucoup imitée par ses étudiants.
 
Le succès du Goldsmith’s College a débouché, peut-être de façon inévitable, sur l’apparition d’un style passe-partout, aussi académique que n’importe quelle production du Royal College ou de la Royal Academy. De plus, l’attitude des médias à l’égard de quelques étoiles montantes fraîchement diplômées n’a fait qu’exacerber ce phénomène.

En 1986, dans une de ses tentatives périodiques pour "rationaliser" l’enseignement artistique, le gouvernement britannique a encouragé la fondation du London Institute, dont l’autorité indépendante devait intégrer les écoles d’art de Londres : St Martin’s et la Central School of Arts, Chelsea et la Camberwell School of Arts and Crafts. Pour "rendre économiquement viables" les cours proposés, certaines écoles comme celle de Camberwell ont abandonné la section beaux-arts de leur programme.

Le Goldsmith’s College, cherchant à éviter ces mesures draconiennes, s’est intégré à l’université de Londres, entrant du même coup en compétition avec une institution bien établie, la Slade School of Art. Un accord tacite a été passé depuis entre les deux établissements, afin que l’un (Slade) puisse se concentrer sur des pratiques plus traditionnelles, tandis que l’autre (Goldsmith’s) poursuivait un programme plus radical, combinant art et pratique théorique. Cette distinction s’est effacée depuis, avec l’influence grandissante des conservateurs au Goldsmith’s et la création d’une maîtrise d’études théoriques à la Slade.

Nombre de ces changements se sont révélés trop frustrants pour des maîtres aux yeux desquels l’esprit de curiosité et de recherche est vital pour l’étude et la pratique de l’art. Certains des professeurs les plus notables, comme Richard Wentworth, Jean Fisher et Jon Thompson, ont ainsi quitté le système des écoles d’art pour consacrer leur énergie à d’autres activités.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°14 du 1 mai 1995, avec le titre suivant : Un système en butte à la normalisation

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