Vendredi 23 février 2018

Un marché embryonnaire

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 30 mars 2010

Malgré quelques rares ventes éclatantes, le marché de l’art graphique d’après guerre est encore en devenir. Il reste une niche de collection pour une poignée d’amateurs.

S’il existe un marché classique des affiches anciennes de collection, il est difficile de parler d’un marché du graphisme d’après guerre tant il reste embryonnaire. « L’affichomanie a atteint sa maturité dans les années 1990, moment où des ex-amateurs d’estampes portent au pinacle l’affiche en tant que témoignage d’une époque, souligne l’expert parisien Florence Camard.

Depuis une dizaine d’années, le message de la Belle Époque véhiculé à travers les affiches d’Alfons Mucha et de Jules Chéret perd de son intérêt au profit de l’affiche Art déco de Cassandre, Charles Loupot et Jean Carlu. Aussi les prix pour les affiches Art nouveau ont baissé, sauf pour le maître de l’affiche Henri de Toulouse-Lautrec, étant donné sa rareté. » Rares sont également les pièces de l’Art déco au graphisme géométrique, « car les gens ne les ont pas collectionnées en leur temps », souligne Florence Camard.

Par exemple, l’unique affiche réalisée par Cassandre pour L’Atlantique (1931) se négocie jusqu’à 30 000 euros, tout comme les rares affiches des constructivistes russes de l’époque. À côté de ces sommets pécuniaires de l’art graphique, l’affiche ancienne demeure un domaine de collection très abordable, avec des prix débutant à 100 euros en ventes publiques.

Avec l’affichiste Savignac, dont la notoriété s’envole en 1949 grâce à sa mythique publicité sur les savons Monsavon (à 3 000 euros un exemplaire en état parfait), l’affiche de collection poursuit son aventure après guerre. Pour quelques centaines d’euros tout au plus, les sérigraphies de la campagne d’affichage de Mai-68 apparaissent dans des ventes aux enchères d’affiches traditionnelles. Mais il est peu fréquent de trouver des affiches post-1970.

En réalité, ce marché est inexistant en France. « Le graphisme n’a jamais eu chez nous de reconnaissance particulière. À l’étranger, notamment en Suisse, aux Pays-Bas et en Allemagne, il a un statut bien établi, même si le marché du graphisme contemporain reste très petit », souligne l’historien et expert en design graphique Alain Weill.

Micromarché
Créée en 1999, la galerie parisienne Anatome, seul lieu d’exposition permanent en France du graphisme contemporain, n’a, à l’origine, pas de vocation commerciale, sa mission première étant la diffusion de l’art graphique. Elle propose néanmoins « des affiches réalisées par les créateurs [qu’elle a] exposés. Les graphistes fixent eux-mêmes le prix de leurs affiches, de 150 à 3 500 euros pièce, en fonction du format et du nombre d’exemplaires. Les prix augmentent au fur et à mesure que le stock diminue et que les affiches deviennent rares », précise sa directrice, Nawal Bakouri.

Le 14 décembre 2002, une vente aux enchères au profit de la galerie s’était tenue dans ses locaux. Plus de 273 lots avaient été donnés par 150 graphistes. Parmi les meilleures enchères, la maquette du logo de la chaîne de télévision M6 dessiné par Étienne Robial, au crayon sur papier calque, s’était vendue 1 500 euros, et l’affiche Groß und Klein (1997) de Ralph Schraivogel pour une exposition au Museum für Gestaltung de Zurich est montée à 280 euros.

Une initiative intéressante, mais pas assez payante pour faire des émules. Ce micromarché réunit une vingtaine de collectionneurs français, des graphistes pour la plupart. Pour se procurer les affiches récentes, sauf à les récupérer sur les lieux où elles sont placardées, ces amateurs s’adressent directement aux graphistes, lesquels les vendent plus ou moins confidentiellement à un public éclairé. Le duo de graphistes M/M les propose directement à la vente en ligne (1).

Les acheteurs étoffent aussi leur collection dans les ventes publiques spécialisées organisées à l’étranger, par les maisons de ventes Van Sabben à Hoorn (Pays-Bas), Poster Auctions International et Swann Galleries à New York, pour un budget moyen de 250 euros l’affiche. « Je ne suis pas sûr que ce genre de vente marcherait en France », souligne Alain Weill, expert pour Swann.

Cieslewicz à l’affiche
Le 19 mars 2006, le graphisme contemporain est entré à Drouot, à l’occasion de la dispersion de l’atelier d’art graphique de Roman Cieslewicz.

Les maquettes d’affiches se sont vendues au prix d’œuvres d’art originales à un public international : celle des deux Supermans pour l’affiche C.C.C.P.-USA (1968) a été adjugée 22 700 euros, tandis que l’affiche originale battait un record à 3 680 euros, dix fois son estimation. Pourtant, le soufflé est très vite retombé. « Les affiches de Cieslewicz n’ont plus jamais refait ces prix-là depuis », constate Alain Weill, l’expert de la vente. Le C.C.C.P.-USA est redescendu à 300 euros en moyenne.

Dernière expérience en date : une vente de design suisse contenait une section dédiée au graphisme, le 16 juin 2009 à Paris chez Artcurial. Un croquis du logotype du Centre Georges-Pompidou (1977) par Jean Widmer a été emporté par un Français féru de graphisme pour 1 400 euros, légèrement en dessous de son estimation basse.

La sérigraphie originale Design français (1971) de Widmer pour le Centre de création industrielle à Paris a été adjugée 450 euros, un prix ridicule pour cette icône actuellement rééditée pour la décoration, dans une version entoilée chez Habitat, au prix de vente de 119 euros. Une initiative qui n’a cependant pas laissé insensible Étienne Hervy, président du Festival international de l’affiche et du graphisme de Chaumont (lire p. 16), décidé à œuvrer pour la « reconnaissance de l’art graphique, qui n’est pas considéré en France au même niveau que la peinture, la sculpture, la photographie et l’architecture ».

Parallèlement au concours international d’affiches qui se déroule chaque année à Chaumont, il souhaite ouvrir une distinction pour les graphistes français. Les affiches des primés feront l’objet d’une exposition itinérante dans des centres d’art, théâtres, musées… avant de finir à l’encan, en partenariat avec Artcurial. « Le but est de créer une cote du graphisme en France. » « Avec la chose imprimée qui va en se raréfiant, ce marché du graphisme dont on percevra alors la vraie qualité artistique va prendre de l’essor », assure le graphiste français de renommée mondiale Philippe Apeloig.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°322 du 2 avril 2010, avec le titre suivant : Un marché embryonnaire

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