Lundi 16 septembre 2019

Tapisseries

Un goût pour l’Extrême-Orient

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 7 septembre 2010 - 1070 mots

Les décors de chinoiseries charment les amateurs de tapisseries et les grands musées français et étrangers. Certains modèles et formats sont plus prisés que d’autres.

Dans le domaine des tapisseries, les chinoiseries sont des sujets très plaisants, particulièrement décoratifs et donc très recherchés. « Le goût de l’exotisme extrême-oriental apparaît dès l’époque Louis XIV avec la création et le tissage à la Manufacture royale de Beauvais, sous la direction de Philippe Béhagle, de la tenture de l’Histoire de l’Empereur de Chine, somptueuse évocation d’un Extrême-Orient plus ou moins de fantaisie », expose l’antiquaire spécialisée Nicole de Pazzis-Chevalier. Cette suite de tapisseries retrace la vie quotidienne de l’empereur de Chine. Le souverain évoqué est l’empereur Kangxi (1662-1722), contemporain de Louis XIV. La tenture comprenait neuf scènes : L’Audience de l’Empereur ; L’Empereur en Voyage ; Les Astronomes ; La Collation ; La Récolte des ananas ; Le Retour de la chasse ; L’Embarquement de l’Empereur ; L’Embarquement de l’Impératrice et Le Thé de l’Impératrice. Les modèles et les cartons datent des années 1685-1690. Inspirés d’ouvrages et de gravures sur la Chine, ils sont l’œuvre des peintres cartonniers Guy Vernansal, Jean-Baptiste Monnoyer et Jean-Baptiste Blin de Fontenay.

L’originalité du sujet, l’élégance des personnages, la qualité des compositions, le raffinement des détails, la richesse des coloris et la très grande qualité du tissage valurent à la Manufacture royale de Beauvais des commandes venues de la grande noblesse française et étrangère et des cours princières d’Europe. Aujourd’hui, plusieurs grands musées français (le Louvre, le Petit Palais à Paris et le château de Compiègne) et étrangers – dont le J. Paul Getty Museum à Los Angeles, le Boston Fine Art Museum, le Metropolitan Museum of Art à New York et le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, possèdent une ou plusieurs tapisseries de cette tenture.

Ces tapisseries apparaissent très peu souvent sur le marché, certains sujets plus rarement que d’autres tels L’Embarquement de l’Empereur et L’Embarquement de l’Impératrice. Moins rares sont les sujets d’entrefenêtres, d’un format plus étroit et tout en hauteur, comme La Récolte des ananas et Le Thé de l’Impératrice, qui n’atteignent pas les prix des grands formats. Sorti d’un château français, un exceptionnel ensemble de trois pièces fut présenté par la SVV Beaussant-Lefèvre, le 23 octobre 2006 à Drouot, à Paris. L’Audience de l’Empereur, dont deux autres exemplaires se trouvent au Musée du Louvre et au château de Compiègne, s’envola à 417 000 euros. La tapisserie des Astronomes fut adjugée 297 650 euros, tandis que celle du Thé de l’Impératrice fut préemptée par le Mobilier national pour la somme de 166 800 euros.

Un XVIIIe siècle enthousiaste
La popularité des chinoiseries ne se démentit pas tout au long du XVIIIe siècle. « François Boucher, qui montrait un grand intérêt pour les sujets chinois, peignit vers 1740 une suite de dix esquisses pour une Tenture chinoise. Six modèles furent traduits en tapisserie à la Manufacture royale de Beauvais par le truchement des cartons de Jean-Joseph Dumons. Cette tenture connut un vif succès puisqu’elle fut tissée jusqu’en 1770, indique Nicole de Pazzis-Chevalier. À Aubusson, c’est en 1754 que l’entrepreneur Jean-François Picon commanda à Dumons une série de cartons de la seconde Tenture chinoise pour ses ateliers. Aux modèles de Beauvais, d’autres sujets furent ajoutés. En tout, neuf grands modèles furent tissés ainsi que des entrefenêtres. » Aubusson connut le même succès que Beauvais pour cette seconde Tenture chinoise d’après Boucher.

Les tapisseries de la seconde Tenture chinoise sont à présent moins prisées que celles de l’Histoire de l’Empereur de Chine. « Les dessins de Boucher sont plus occidentalisés, moins passionnants. Les cartons sont moins ambitieux et les compositions plus classiques », lance Simon de Monicault, spécialiste en mobilier et objets d’art chez Christie’s France. D’après Nicole de Pazzis-Chevalier, « dans cette seconde tenture, l’Orient n’est pas mystérieux et majestueux, mais il est joyeux et sensuel. On a qualifié la tenture de “pastorale orientale” ».

Notons que les tapisseries de l’Histoire de l’Empereur de Chine, pour lesquelles on a utilisé des teintures dites « de grand teint », très résistantes à la lumière, se trouvent souvent dans un meilleur état de conservation que ses cousines de Beauvais de la seconde tenture tissées près d’un demi-siècle plus tard. Les coloris plus fragiles de ces dernières sont dues à l’utilisation de teintures dites « de petit teint ». Les « Chinoiseries » d’Aubusson sont en général bien conservées. Une tapisserie d’Aubusson illustrant L’Histoire du Thé d’après Boucher, présentant un assez bel état de conservation des couleurs, est partie à 89 500 euros, le 18 juin à Drouot (SVV Millon & associés).

Tapisserie d’histoire

Issue de la tenture de l’Histoire de l’Empereur de Chine, cette tapisserie illustrant La Collation du Prince se révèle dans un bel état de conservation, avec des coloris vifs. Un dais somptueux au toit de pagode, soutenu par de fines colonnes, s’élève au-dessus d’une estrade. L’empereur est assis devant une table ronde garnie de plats de fruits et lève sa coupe en regardant l’impératrice. Des serviteurs s’affairent autour de lui. Un enfant danse, tandis qu’une musicienne joue d’un instrument à cordes. « Un palmier, seul arbre exotique du paysage, se mêle à d’autres arbres traités dans un esprit flamand », note la jeune antiquaire Emmanuelle Hadjer, qui présente cette pièce à l’occasion du « Tremplin pour la Biennale » dans le cadre de la Biennale des antiquaires. « On notera la place importante donnée au rendu de tous les textiles : les drapés du dais élégamment relevés, un riche tapis de sol orné de franges vieil or, et une nappe ornée de broderies et de franges, posée sous une autre nappe. Les vêtements des personnages évoquent l’importance de la cour : la soie bleue du vêtement impérial décoré de motifs blancs et la préciosité du vêtement de l’impératrice rehaussé de broderies et de pierres précieuses. »

Créée dans la dernière partie du XVIIe siècle, à l’époque Louis XIV, la tenture de l’Histoire de l’Empereur de Chine fut d’abord tissée avec une première bordure dite « aux chinois », avant d’être retissée avec différentes bordures. Au XVIIIe siècle, sous la Régence, la tenture, qui correspondait toujours aux goûts de l’époque, fut retissée à Beauvais sous la direction du Sieur de Mérou. La Collation du Prince présente une bordure caractéristique de l’évolution de la bordure au XVIIIe siècle, à l’imitation du cadre en bois doré. Celle-ci présente aux quatre coins des têtes de chinois portant différents types de chapeaux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°330 du 10 septembre 2010, avec le titre suivant : Un goût pour l’Extrême-Orient

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