Espagne - Restitutions

SPOLIATIONS

Spoliations sous le franquisme : le Prado fait le point

Par Julie Goy, correspondante à Barcelone · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2022 - 926 mots

MADRID / ESPAGNE

Le musée madrilène est le premier en Espagne à lancer une enquête majeure pour retracer la provenance de l’ensemble de ses œuvres. Plus de soixante d’entre elles ont déjà été identifiées comme ayant été saisies pendant et après la guerre civile.

François Boucher (1703-1770), Amours jouant avec un pigeon, huile sur toile, 67 x 81 cm. Ce tableau fait parti des 25 œuvres saisies après la guerre civile par le Commissariat général au patrimoine artistique national. © Musée du Prado
François Boucher (1703-1770), Amours jouant avec un pigeon, huile sur toile, 67 x 81 cm. Ce tableau fait parti des 25 œuvres saisies après la guerre civile par le Commissariat général au patrimoine artistique national.
© Musée du Prado

Madrid. Le Musée du Prado a récemment publié sur son site Internet une première liste de soixante-deux œuvres qui, parmi ses collections, ont été saisies pendant la guerre civile espagnole (1936-1939) et sous le régime franquiste (1939-1975) sans jamais être restituées à leurs propriétaires légitimes. Une enquête a été ouverte pour déterminer la liste exacte des œuvres d’art pillées figurant dans les collections du Prado, et le cas échéant, les restituer aux héritiers. Il s’agit du premier musée espagnol à reconnaître officiellement l’importance des spoliations réalisées entre 1936 et 1975.

Parmi les soixante-deux œuvres, vingt-cinq ont été saisies après la guerre civile par le Commissariat général au patrimoine artistique national, un organisme créé par Franco en 1938, composé d’un service de défense pour la réparation, la conservation et la reconstruction des œuvres historiques et artistiques, et d’un service de récupération pour la restitution des biens historiques et artistiques, dissous en 1943. Trente-sept autres ont été déposées au musée entre 1940 et 1942 par le Service de défense du patrimoine artistique national (SDPAN), également créé par Franco. Des toiles de François Boucher, de Brueghel le Jeune ou de l’impressionniste espagnol Joaquín Sorolla (1863-1923) en font partie.

Protéger le patrimoine artistique en danger

Pendant la guerre civile, de nombreuses œuvres ont été mises en sécurité dans des entrepôts en Espagne après avoir été inventoriées par le Conseil du trésor artistique, un organisme créé en 1936 pour la conservation du patrimoine artistique. Dès 1936, « le patrimoine artistique était en grand danger. Le Conseil républicain de saisie et de protection du patrimoine artistique a été chargé par le gouvernement républicain de mettre en dépôt des milliers d’œuvres d’art », explique Arturo Colorado Castellary, professeur émérite d’art et de communication, spécialiste de la guerre civile et de l’après-guerre, qui dirige l’équipe de recherche du Prado.

Liste d'œuvres déposées au Musée du Prado par le Service national de défense du patrimoine artistique, en juin 1942. © Musée du Prado
Liste d'œuvres déposées au Musée du Prado par le Service national de défense du patrimoine artistique, en juin 1942.
© Musée du Prado

À partir de 1939, la Seconde Guerre mondiale a fait peser un autre danger sur le patrimoine. Un accord est signé entre le ministre espagnol des Affaires étrangères et le Comité international pour la préservation des trésors artistiques espagnols, composé de représentants des grands musées européens et américains, afin d’évacuer la majeure partie du patrimoine artistique espagnol hors du territoire, et ainsi de les protéger des bombardements des fascistes. « Cinq cents œuvres ont quitté le Prado en direction du siège des Nations unies à Genève », précise Arturo Colorado Castellary. Malgré ces précautions, « des milliers d’œuvres d’art ont disparu après la guerre et n’ont jamais été retrouvées », ajoute-t-il.

Difficile identification des propriétaires spoliés

Après la Seconde Guerre mondiale, les œuvres qui avaient été envoyées en Suisse ont été restituées, ce qui n’a pas été le cas de beaucoup de celles qui étaient restées en Espagne. « Les œuvres en entrepôt sont le noyau fondamental des recherches […]. Il faudrait partir de la vérification des milliers d’œuvres remises en dépôt »,écrivait Arturo Colorado Castellary en 2021 dans son ouvrage Arte, botín de guerra (éd. Cátedra). Le SDPAN, qui était chargé de restituer les œuvres d’art, participait dans les faits au détournement des milliers d’œuvres qui ont « été envoyées dans des musées, des organismes publics, des églises et même à des particuliers. Nombre de ces œuvres sont dans des lieux auxquels elles n’appartiennent pas », précise le professeur. La raison officielle est que « l’identité des propriétaires n’était pas claire », explique-t-il. Des démarches avaient effectivement été entreprises pour restituer les œuvres à leurs propriétaires légitimes, notamment l’organisation d’expositions et la publication dans la presse de la liste des propriétaires qui n’étaient pas venus récupérer leurs biens. Mais nombre d’entre eux, particulièrement des collectionneurs républicains opposés à Franco, n’ont jamais réclamé leurs œuvres, ayant été emprisonnés, exilés ou étant décédés. Le gouvernement de Franco n’avait pas les moyens financiers de mener des enquêtes de provenance, et nul intérêt à cela non plus. De fait, la répartition aléatoire des œuvres auprès des armées, des organismes d’État, de l’Église et des particuliers, amis de Franco, servait la politique culturelle menée par ce dernier. Le dictateur y percevait également un intérêt personnel, opérant de nombreux détournements d’œuvres d’art à son profit, pour décorer ses résidences personnelles telles que le château de Viñuelas ou le palais du Pardo.

17 000 œuvres d’art concernées

Pas moins de 17 000 œuvres d’art n’auraient pas été restituées à leurs propriétaires, dont 8 710 ont été placées en dépôt dans des musées, des organismes publics, des églises ou encore des particuliers sous le régime de Franco, d’après les premières recherches effectuées en 2021 par Arturo Colorado Castellary. Ce chiffre pourrait augmenter avec la nouvelle enquête actuellement menée au Prado.

Interrogé sur le retard pris dans les enquêtes de provenance d’œuvres d’art en Espagne, l’expert explique que la spoliation est un « sujet qui a été ignoré pendant des années, bien qu’il fût plus ou moins connu ». Il est néanmoins optimiste pour la suite : « Le Prado est l’un des premiers musées à traiter officiellement le sujet. C’est le musée le plus important d’Espagne, le fait qu’il reconnaisse être en possession d’œuvres volées est une étape essentielle. Nous allons voir ce qui se passe dans le futur, mais il pourrait devenir un modèle pour les institutions culturelles espagnoles. »

Les recherches étant en cours au Prado jusqu’au début de l’année prochaine, aucun détail sur les avancées n’a encore été communiqué. À ce jour, le musée n’aurait pas reçu de réclamation d’héritiers pour une éventuelle restitution.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°599 du 18 novembre 2022, avec le titre suivant : Spoliations sous le franquisme : le Prado fait le point

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