Vendredi 10 juillet 2020

Patrimoine

Poutine aimerait lui aussi avoir sa Grande muraille

OUSMAN / RUSSIE

Patrimoine culturel tombé en désuétude, la ligne de défense de Belgorod, située au sud de Moscou, pourrait prochainement devenir une attraction touristique pour le public russe.

Le tableau A la frontière des champs sauvages de Maximilian Presniakov montre la construction de la ligne de Belgorod, au sud de la Russie. © M. Presniakov, 2010.
Le tableau A la frontière des champs sauvages de Maximilian Presniakov montre la construction de la ligne de Belgorod, au sud de la Russie.
© Maximilian Presniakov, 2010.

Xi Jinping a sa Grande Muraille de Chine, Donald Trump construit son mur avec le Mexique. Vladimir Poutine pourrait, lui, associer son nom à la reconstruction d’une méconnue « ligne de Belgorod », longue de 800 km et remontant au XVIIe siècle. Cet ensemble de remparts et de fortifications protégeait alors la Moscovie des raids tatars.

De passage en janvier dernier dans la ville d’Ousman (à 400 km au sud de Moscou), le chef d’État russe s’est dit intéressé par un projet dont il venait d’apprendre l’existence. Lors d’une réunion publique, l’historien local Alexandre Bessoudnov a souligné l’analogie avec la Grande Muraille de Chine pour mieux exciter l’intérêt de Vladimir Poutine. « J’observe attentivement votre action, votre amitié spéciale avec Xi Jinping et notre relation étroite avec la Chine. […] Voyez-vous, Xi Jinping possède sa Grande Muraille de Chine, tandis que nous n’en avons pas », a souligné l’historien, faisant aussi allusion à la proximité entre la ligne de Belgorod et l’Ukraine, en conflit avec la Russie depuis 2014.

Vladimir Poutine a d’abord rétorqué en ironisant sur l’intérêt géopolitique du projet, notant que « les habitants des steppes sont désormais avec nous ». Mais l’historien, qui bénéficie déjà de subventions présidentielles pour ses efforts de protection du patrimoine régional, a alors rectifié le tir, soulignant que l’intérêt de restaurer la ligne de défense de Belgorod « est à la fois archéologique et touristique ». Il a demandé au président russe de lui donner son aval et de pouvoir coordonner les quatre régions russes concernées par la reconstruction de l’ouvrage.

Poutine se montre réservé

Visiblement intéressé, mais prudent, Vladimir Poutine a confié la tâche d’étudier ce projet aux « organes compétents », c’est-à-dire ceux en charge du tourisme domestique. « C’est intéressant, mais il faut étudier le financement et les flux potentiels de visiteurs », a conclu le chef d’État.

Les médias russes ont sauté sur l’occasion pour annoncer une « Grande Muraille de Russie », soulignant combien le projet épouse l’esprit du temps : la ligne de Belgorod frôle la frontière ukrainienne et le président, féru d’histoire militaire, s’est fixé pour but d’exalter le patriotisme des Russes et le tourisme domestique.

La reconstruction de la ligne de Belgorod comblerait aussi une carence. Durant ses deux décennies au pouvoir, et en dépit des moyens considérables dont il dispose, Vladimir Poutine n’a guère imprimé sa marque dans la pierre. L’héritage qu’il a laissé se résume pour l’instant à deux ouvrages. Une statue du prince Vladimir Ier (956-1015) érigée devant le Kremlin, une sorte d’appropriation culturelle, puisque Vladimir 1er n’a jamais mis les pieds à Moscou. Et surtout l’immense pont de 19 km reliant la Russie à la Crimée annexée, mais qui est totalement dénué d’intérêt architectural.

Incidemment, l’érection d’un mur sur le flanc occidental de la Russie avait été annoncée en 2006 dans Journée d’un opritchnik de Vladimir Sorokine, un roman dystopique et prémonitoire à plus d’un titre.

À propos de la ligne de Belgorod

Histoire. La ligne de Belgorod a été le premier ouvrage majeur de défense du tsarat de Russie (1547 à 1721), avant la constitution de l’Empire. Elle est érigée à partir de la moitié du XVIIe siècle pour bloquer les voies empruntées par les peuples nomades du sud (principalement les Tatars de Crimée et la Horde Nogaï) pour mener leurs raids contre les villes et villages slaves. La ligne de défense est protéiforme : fosses, troncs d’arbres enchevêtrés ou taillés en pieux juxtaposés pointant vers l’assaillant, fortifications et remparts reliant 70 forts. Les murailles ne s’étendent pas à plus de quelques kilomètres de chaque côté des forts. Le bâti est fréquemment accolé à des obstacles naturels (marais, forêts, rivières). En comparaison avec la Grande Muraille de Chine, la ligne de défense de Belgorod paraît donc bien plus rudimentaire, cependant elle a fortement contribué à l’arrêt des raids, qui ont définitivement cessé un siècle plus tard. La gestion administrative et militaire de la ligne défensive était située à Belgorod. La ligne a aussi servi à la colonisation russe de vastes territoires des Terres noires. La partie ouest de la ligne de Belgorod a perdu son importance militaire après la construction de la ligne d’Izioum (1679-1680), tandis que sa partie orientale devenait redondante après la construction de la ligne ukrainienne (1731-1742). Plusieurs forts ont déjà été reconstruits (Belgorod, Yablonov), où l’authenticité semble passer au second plan derrière des impératifs commerciaux. C’est pourquoi le projet ne cible pour l’instant que le tourisme domestique russe. D’après son principal promoteur, l’historien Alexandre Bessoudnov, la restauration est une affaire qui prendra au moins une décennie.Aujourd’hui, il ne reste qu’une poignée de fortifications, dont les mieux conservées sont les remparts d’Ousman, qui bénéficient du statut officiel « d’objet du patrimoine culturel des peuples de la Fédération de Russie d’importance fédérale ».

 

Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°540 du 28 février 2020, avec le titre suivant : Poutine aimerait lui aussi avoir sa Grande muraille

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