Politique

Perplexité après les annonces d’Emmanuel Macron sur les artistes

Par Stéphanie Lemoine · Le Journal des Arts

Le 22 mai 2020 - 979 mots

Le président invite les artistes à mener dans les écoles, puis pendant l’été, des missions d’éducation artistique et culturelle. Floue, la proposition peine à convaincre.

Le président Emmanuel Macron entouré de Franck Riester, ministre de la Culture, Anne de Bayser, secrétaire générale de l'Elysée et de Joseph Zimet, directeur de la communication de l'Élysée, lors de sa visioconférence avec plusieurs représentants des artistes à l'Elysée, le 6 mai 2020 © Photo Ludovic Marin / AFP
Le président Emmanuel Macron entouré de Franck Riester, ministre de la Culture, Anne de Bayser, secrétaire générale de l'Elysée et de Joseph Zimet, directeur de la communication de l'Élysée, lors de sa visioconférence avec des représentants des artistes.
© Photo Ludovic Marin / AFP, 6 mai 2020

Paris. Le Covid-19 pourrait-il être l’agent d’une « révolution de l’accès à l’art et à la culture » ? C’est en tout cas ce à quoi appelait Emmanuel Macron lors de sa visioconférence avec diverses personnalités du monde de la culture le 6 mai dernier. L’éducation artistique et culturelle (EAC) aura été l’un des fils rouges de ses propos. Elle y a été désignée comme un levier possible à la fois pour adapter l’école à la crise sanitaire et pour soutenir des professions durablement fragilisées. « J’ai besoin de gens qui savent inventer, besoin d’artistes et d’intermittents pour réorganiser le temps de l’école », a notamment plaidé le chef de l’État. Après avoir indiqué que les droits des intermittents du spectacle seraient « prolongés d’une année », « jusqu’à fin août 2021 », il affirmait aussi : « On va donner, avec beaucoup de projets, les heures qui permettront à tous ces artistes et à tous ces techniciens de ne pas activer ces dispositifs. »

Interventions dans les écoles et colonies de vacances « réinventées »

En guise de précision, Emmanuel Macron a d’abord évoqué des interventions d’artistes et d’intermittents « une ou deux après-midi par semaine » devant des « petits groupes de dix enfants » jusqu’aux vacances d’été. « Cela s’inscrit tout à fait dans le dispositif prévu par le ministre de l’Éducation nationale Sport – Santé – Culture – Civisme (2S2C), explique Emmanuel Ethis, vice-président du Haut Conseil à l’éducation artistique et culturelle, lequel a été réuni en visioconférence le 8 mai par Franck Riester et Jean-Michel Blanquer dans le sillage des annonces présidentielles. Ce dispositif permet aux collectivités volontaires d’organiser l’accueil des élèves en dehors du temps passé en classe ou à l’étude, et d’être indemnisés par l’État pour cela.

Sur ce point donc, la « révolution » annoncée consiste plutôt à maintenir un cap fixé par Emmanuel Macron dès le début de son mandat, et de conforter l’EAC comme l’un des socles de sa politique culturelle. Selon une étude produite en 2019 par les départements statistiques du ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Culture, « au cours de l’année 2017-2018, 3 élèves sur quatre ont été touchés par au moins une action ou un projet relevant de l’éducation artistique et culturelle : 82 % dans le premier degré et 62 % dans les collèges ». Difficile toutefois de cerner ce que désignent au juste ces chiffres, ni de mesurer la portée des diverses initiatives menées en matière d’EAC.

La nouveauté des annonces présidentielles est plutôt à chercher du côté des mesures qui pourraient accompagner les vacances scolaires. Lors de sa visioconférence, le chef de l’État a en effet émis le souhait de « réinventer l’été », pour en faire une saison « culturel[le] et apprenant[e] ». « Cela passera certainement par une nouvelle offre de colonies de vacances, et par l’élargissement d’École ouverte, pour permettre à des élèves de renforcer leurs apprentissages pendant les vacances tout en bénéficiant d’activités riches l’après-midi », précise Emmanuel Ethis.

Des propositions floues

Pour impulser une telle dynamique, Emmanuel Macron mise notamment sur le numérique. « Le projet du président de la République est de créer une plateforme permettant aux artistes de renseigner leurs projets d’EAC, un peu comme sur le modèle de la plateforme jeveuxaider.gouv.fr, explique Emmanuel Ethis. Le calendrier n’a pas été précisé, mais le plus tôt sera le mieux, car il existe un vrai besoin. Le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Culture vont pouvoir s’appuyer sur différents outils pour la mettre en œuvre. Je pense par exemple à ADAGE, la plateforme qui est en train d’être mise en place dans toutes les régions académiques et qui rend compte de la multiplicité des projets d’EAC et de leur impact sur les jeunes scolarisés. »

Floues quant au calendrier, les annonces présidentielles le sont aussi sur le financement. Emmanuel Macron a certes précisé que l’État prendrait à sa charge les interventions des artistes et intermittents dans les écoles, mais il a aussi multiplié les appels du pied aux Régions. Le montant exact alloué à l’EAC durant cette période reste nébuleux, et nos questions sur ce point à Emmanuel Ethis sont restées sans réponse.

L’EAC, à quel prix ?

Chez de nombreux artistes-auteurs, ces zones d’ombre suscitent la circonspection. « Nous avons entendu le discours d’Emmanuel Macron, mais nous voudrions savoir ce qu’on nous demande au juste, affirme Jean-Marc Bourgeois, secrétaire général du syndicat Solidarité maison des artistes. De transmettre notre savoir, de monter un projet cohérent ? Ou de faire de l’animation ? » Les incertitudes portent sur la rétribution des artistes-auteurs : « Ils sont évidemment prêts à intervenir dans les écoles, et nombre d’entre eux le font déjà, mais à quel prix ?, demande-t-il. Cela fait des dizaines d’années qu’on subit la culture de la gratuité et de la sous-rémunération. On demande tout simplement de la considération, et de pouvoir vivre correctement de notre métier. »

De sérieux doutes s’expriment aussi du côté de la CGT-Spectacle. « Nous rappelons que les artistes et techniciens exercent, nombreux, depuis longtemps leur métier ailleurs que sur les plateaux, jouant dans les écoles, présentant des extraits, rencontrant les élèves, expliquait l’organisation syndicale dans un communiqué publié le 7 mai. Il n’y a pour l’instant aucune proposition pour les recruter ou de budgets pour rémunérer leur travail, ni de précisions sur le cadre de ces emplois. Quant à enseigner notre art à des enfants, nous rappelons que tous ne sont pas nécessairement formés ni compétents pour le faire. » Enfin, pour Grégory Jérôme, administrateur du groupe Économie solidaire de l’art et coordinateur du CFPI (Centre de formation des plasticiens intervenants), qui entend porter la voix des « invisibles de la culture », « le risque d’une telle annonce est de produire chez les artistes l’inverse de l’effet escompté, alors qu’ils interviennent déjà auprès des publics même les plus éloignés de l’art, et que certains d’entre eux n’ont jamais arrêté ».

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°546 du 22 mai 2020, avec le titre suivant : Perplexité après les annonces d’Emmanuel Macron sur les artistes

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