Mercredi 19 janvier 2022

Allemagne - Musée

ENTRETIEN

Paul Spies : « L’État allemand a fait preuve de courage »

Directeur de la Fondation du Stadtmuseum Berlin

Par Frédéric Therin, correspondant à Munich · Le Journal des Arts

Le 18 janvier 2021 - 944 mots

BERLIN / ALLEMAGNE

Le directeur des musées de la ville de Berlin commente l’ouverture prochaine du Humboldt Forum et les mesures gouvernementales de soutien au secteur culturel en Allemagne.

Paul Spies. © Stadtmuseum Berlin/Photo Michael Setzpfandt
Paul Spies.
© Stadtmuseum Berlin / Photo Michael Setzpfandt

Paul Spies qui dirige la Fondation des cinq musées de la ville est le commissaire de l’exposition permanente sur l’histoire de Berlin au Humboldt Forum. Le lieu a été virtuellement inauguré le 16 décembre avant son ouverture au public prévue au mois de mars.

L’inauguration du Humboldt Forum a dû se faire de manière virtuelle en raison de l’épidémie de Covid-19. Pourquoi ne pas l’avoir repoussée ?

Il aurait été plus sensé de la retarder mais si nous avions fait ce choix, les critiques nous auraient accusés de profiter de la crise sanitaire pour cacher nos éventuels retards. Nous avons donc voulu montrer que nous étions prêts.

Cette ouverture virtuelle a relancé la polémique concernant certains objets exposés qui sont issus des pillages datant de l’époque coloniale. Comment réagissez-vous face à ces critiques ?

Cette tempête ne m’atteint pas directement car je suis en charge de l’exposition permanente sur l’histoire de Berlin et nous n’allons pas montrer de pièces qui peuvent prêter à polémique, ce qui n’est pas le cas du musée asiatique et du musée ethnologique qui sont, eux aussi, logés dans le Humboldt Forum. Je suis toutefois désolé pour mes confrères car l’inauguration virtuelle permet au public de découvrir uniquement l’extérieur des bâtiments et non la manière dont les objets vont être présentés. La muséographie a été conçue pour ouvrir les débats sur la gestion de notre passé colonial. C’est une question très sérieuse qui ne touche pas seulement l’Allemagne et le Humboldt Forum, mais l’ensemble de l’Europe. Je pense que la polémique actuelle est aussi liée au courage que les autorités ont montré en décidant de reconstruire à l’identique l’ancien château des rois de Prusse. Si le musée avait été installé dans un bâtiment moderne, la controverse aurait été moins vive.

Votre exposition sur l’histoire de la capitale fédérale est-elle prête ?

Oui, depuis de nombreux mois déjà. Je passe mon temps à refaire des plannings pour m’adapter aux retards liés à l’ouverture du Forum. Le public devrait avoir accès aux salles dans le courant du mois de mars selon le dernier programme, mais tout évolue sans cesse avec cette crise sanitaire. Une partie des deux cents objets que nous allons exposer sont des prêts d’autres institutions et je repousse chaque semaine leur arrivée à Berlin car nous ne pourrons les présenter que pendant une période de six mois : il est donc inutile de les installer dans des pièces vides de tout public.

Quel a été l’impact de la pandémie sur les cinq musées de la Fondation du Stadtmuseum Berlin que vous dirigez ?

Nous avons dû fermer les cinq musées de mars à la mi-mai, puis à nouveau à partir du mois de novembre. L’impact de ces confinements a été différent d’un site à l’autre. La fermeture du palais Ephraim était prévue de longue date car nous devions refaire toute l’installation électrique qui était trop ancienne. Nous avons donc eu de la chance sur ce coup-là. Düppel a connu un grand succès pendant l’été car les visiteurs, et notamment les familles, se sentaient en sécurité dans ce village médiéval qui se trouve en extérieur. Et le second confinement n’a pas trop concerné ce lieu qui n’est ouvert qu’entre mars et octobre. L’église Saint-Nicolas n’a reçu que 25 % du nombre habituel de curieux en raison de l’absence des touristes à Berlin, mais comme son entrée est gratuite, ce recul n’a pas eu de conséquences sur nos finances. En revanche, le nombre d’entrées au Märkisches Museum a été fortement touché par les mesures gouvernementales. La Knoblauchhaus restera, pour sa part, fermée tant que la pandémie durera, car il est impossible d’assurer des conditions de sécurité acceptables dans ses pièces qui sont minuscules. Nous avons ainsi calculé que le Covid-19 a provoqué une chute de 60 % des revenus générés habituellement par nos tickets d’entrée.

Cette baisse ne met-elle pas en péril votre fondation ?

Nous avons eu la prudence de réduire nos dépenses dès le mois d’avril et cela va nous permettre de survivre à cette crise. L’État a également été très proactif en nous permettant de mettre tous nos gardiens en chômage partiel dès le mois d’avril. Cela nous a permis de tenir le choc et de ne licencier aucun salarié.

Avez-vous reçu d’autres aides gouvernementales ?

Toutes les institutions culturelles fédérales peuvent envoyer aux autorités leurs bilans financiers de l’année 2020 afin que leurs pertes soient couvertes par des fonds publics. On ne connaît toutefois pas les modalités des subventions car les parlements régionaux doivent encore approuver ce système.

Estimez-vous que les autorités allemandes ont suffisamment aidé le monde culturel durant cette crise ?

Les artistes ont été soutenus très rapidement, mais certains travailleurs indépendants comme les guides se sont retrouvés dans des situations nettement plus précaires. Plusieurs organismes ont tenté de les assister en organisant notamment des visites guidées en extérieur, mais cela n’a pas été suffisant et il a fallu du temps pour que des solutions de long terme soient trouvées pour leur venir en aide.

Les pouvoirs publics ont dépensé des sommes très importantes pour soutenir le monde culturel. L’État a fait preuve de courage et ses programmes ont été très bien pensés. Cela nous a tous permis de survivre. Si, à Berlin, beaucoup d’acteurs de la vie culturelle se trouvent aujourd’hui au bord du gouffre, aucune institution n’a fermé définitivement ses portes et personne ne semble près de le faire. Nous sommes tous, en revanche, très nerveux concernant l’avenir. C’est une chose de tenir le choc quelques mois, mais résister plus d’une année est un autre problème…

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°558 du 8 janvier 2021, avec le titre suivant : Paul Spies : « L’État a fait preuve de courage »

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