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ENTRETIEN

Paul Spies : « Montrer que Berlin est une plaque tournante »

Directeur de la fondation stadtmuseum Berlin et conservateur en chef du Landes Museum au Humboldt Forum

Par Frédéric Therin, correspondant à Munich · Le Journal des Arts

Le 18 septembre 2019 - 955 mots

Paul Spies supervise le chantier de reconstruction de l’ancien château de Berlin, le Humboldt Forum, et prépare simultanément une grande exposition permanente pour « relier Berlin et le monde ».

Berlin. La pression ? Quelle pression ? Paul Spies sait que ses moindres faits et gestes sont scrutés et que ses détracteurs attendent son premier faux pas pour l’accabler. Le directeur du Stiftung Stadtmuseum Berlin [Fondation du Musée de la Ville de Berlin] reste pourtant d’un calme olympien. Toujours souriant, il nous reçoit longuement dans son modeste bureau situé en plein cœur de Berlin. Difficile d’imaginer que ce Néerlandais est à la tête de cinq musées (le Märkisches Museum, la Nikolaikirche, l’Ephraim-Palais, la Knoblauchhaus et le Museumdörf Düppel) et qu’il prépare l’exposition permanente que la municipalité va présenter dans le Humboldt Forum, lequel n’est autre que l’ancien château de Berlin. La reconstruction de l’édifice, qui était la résidence principale des Hohenzollern, détruite par les bombardements alliés en 1945, est presque terminée.

Nommé, en 2016, pour un mandat de cinq ans par le Sénat de Berlin, cet ancien étudiant en histoire de l’art et en archéologie classique a fondé en 1987 « D’arts », une société spécialisée dans le conseil et la gestion de projets dans le domaine de l’histoire de l’art au sein de laquelle il a travaillé pendant plus de vingt ans. En 2009, il a pris la tête des musées d’Amsterdam, qui comprend la collection de la Ville, trois musées, deux maisons historiques du canal et une exposition permanente, et est parvenu en six ans à doubler le nombre de visiteurs et à accroître les revenus de l’institution. Ce parcours lui a permis de s’expatrier à Berlin à « l’insu de son plein gré ».

Comment s’est passé votre recrutement pour diriger la Fondation Stadtmuseum Berlin ?

On m’a demandé de postuler. J’ai refusé dans un premier temps car la Fondation des musées d’Amsterdam était dans un meilleur état que la fondation berlinoise. Ce constat est d’ailleurs toujours vrai aujourd’hui. Mais quand j’ai su que la Ville allait disposer dans le futur Humboldt Forum d’un espace d’une surface de 4 500 m2 pour créer une exposition permanente, j’ai accepté d’aller à Berlin pour rencontrer, en juin 2015, la secrétaire pour la culture de la Ville-État de Berlin. Mais au lieu de cette seule responsable, je me suis retrouvé dans une pièce face à onze autres personnes qui m’ont interrogé pendant une heure et demie. On m’a alors proposé le poste. C’était un véritable choc car j’avais toujours vécu à Amsterdam.

Un musée est généralement construit en fonction des collections qu’il doit abriter. Le contraire est vrai pour le Humboldt Forum qui reprend l’architecture de l’ancien château des Hohenzollern. N’est-ce pas un problème ?

C’est vrai que l’État fédéral a décidé de reconstruire le château avant même de savoir ce qu’il allait contenir. L’État fédéral a ensuite choisi d’abriter dans ce complexe les collections d’arts asiatiques et d’ethnologie qui étaient présentées dans des musées assez éloignés du centre-ville. La Ville-État de Berlin, qui est propriétaire du terrain, a, elle, obtenu en compensation un étage du bâtiment pour présenter une exposition permanente sur l’histoire de la ville.

La fondation possède déjà le Märkisches Museum qui abrite une collection d’objets liés à la culture et à l’histoire de Berlin. La nouvelle exposition permanente ne risque-t-elle pas de faire doublon avec cet établissement ?

Nous ne le pensons pas. Cette exposition est, pour moi, une métaphore qui a pour but de montrer que Berlin est une plaque tournante et que ses habitants sont des citoyens du monde qui doivent prendre leurs responsabilités. Quand je pense à cette ville, de nombreux mots me viennent à l’esprit : « révolution », « espaces de liberté », « frontière », « guerre », « loisirs », « mode », « migration », « science »… Tout cela constitue l’ADN de la capitale et aucune autre cité sur la planète ne possède ces mêmes caractéristiques conjuguées les unes aux autres. Cette capitale est le point de départ de deux guerres mondiales, elle a été scindée en deux et a été coupée du reste du monde pendant des dizaines d’années. C’est aussi un melting-pot qui abrite des communautés venues du monde entier. Ce que nous pouvons faire, c’est relier Berlin et le monde, parce que le monde est présent à Berlin, et Berlin a influencé l’histoire du monde.

Comment présenter tout cela dans une seule et même exposition ?

En permettant aux visiteurs de participer et de ne pas seulement écouter. À la sortie de chacune des neuf salles, les visiteurs devront faire face à un dilemme : doit-on établir des frontières ou les faire tomber ? A-t-on besoin d’une nouvelle révolution ou non ? Leurs réponses seront enregistrées dans un appareil qu’ils porteront sur un bracelet que nous leur prêterons et nous les encouragerons à se rencontrer et à discuter ensemble dans le dernier espace de l’exposition.

Quel est le budget de ce projet ?

Il atteint 12 millions d’euros. Les musées de la Fondation attirent aujourd’hui environ 250 000 visiteurs par an et nous espérons franchir le cap des 350 000 personnes avec notre prochaine exposition. Le problème est que la construction du Forum prend du retard. L’ouverture, qui était prévue pour septembre 2019, a été repoussée à trois reprises et on parle aujourd’hui de l’automne 2020.

La rénovation du Märkisches Museum est un autre gros projet que vous devez gérer.

En effet. La rénovation du musée et de l’immeuble, le MarineHaus qui se trouve de l’autre côté de la rue, va coûter 65 millions d’euros. Ce budget sera financé à parts égales par la municipalité et l’État fédéral. La Ville m’a déjà demandé de rester à mon poste jusqu’à la réouverture du Märkisches Museum qui est prévue pour 2026. J’aurai alors 66 ans. Il sera temps de prendre ma retraite…

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°529 du 20 septembre 2019, avec le titre suivant : Paul Spies, directeur de la fondation stadtmuseum Berlin et conservateur en chef du Landes Museum au Humboldt Forum : « Montrer que Berlin est une plaque tournante »

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